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L'exposition Berenice Abbott (1898 - 1991) présentée au Jeu de Paume du 21 février au 29 avril 2012 est la première rétrospective en France de cette photographe américaine ayant traversé le XXe siècle. Si Abbott occupe une place essentielle dans l'histoire de la photographie, certains aspects de son travail ont pourtant été trop souvent ignorés. En cela, l'exposition permet de réhabiliter la somme d'un travail riche et complexe. Au fil des salles, on croise ainsi une Abbott tour à tour portraitiste, photographe scientifique ou d'architecture. Si elle excelle dans ces différents domaines, ses vues urbaines sont particulièrement époustouflantes. Interrogeant tout au long de sa carrière la question du documentaire, elle parvient, notamment à travers sa série Changing New York (1935-1939), à transformer les édifices de métal et de béton de la mégalopole américaine en de lumineuses apparitions presque expérimentales. Jouant avec les perspectives et les éclairages, ses vues de nuit méritent à elles seules le déplacement jusqu'au Jeu de Paume. Entretien avec Gaëlle Morel, commissaire de l'exposition.

De quelle façon êtes-vous parvenue à rendre compte de façon rétrospective du travail de Berenice Abbott pour cette exposition au Jeu De Paume ?
Cette exposition est construite en plusieurs parties. Cinq salles permettent de rendre compte des différentes étapes de la carrière de Berenice Abbott qui est une photographe qui a traversé tout le XXe siècle. La première salle est organisée autour du portrait, puisqu'elle a eu un studio de portrait ; elle a en effet été formée dans le studio de Man Ray pour ensuite ouvrir son propre studio. La seconde salle de l'exposition montre les images prises lors de son retour aux Etats-Unis, à New York, alors qu'elle découvre cette ville en train de se transformer. On peut y voir les pages de ses albums qui lui permettent de solliciter les institutions new yorkaises pour obtenir des subventions. Une salle est ensuite consacrée à son grand projet photographique intitulé "Changing New York". La quatrième salle montre ses projets réalisés dans le Sud et la côte Est des Etats-Unis. L'exposition se termine sur une salle où son accrochées ses photographies scientifiques réalisées au Massachusetts Institute of Technology à la fin des années 50. Elle y enregistre des phénomènes physiques normalement invisibles à l'oeil nu qu'elle parvient à capter grâce à la technique photographique. Il m'a fallu articuler l'exposition en plusieurs chapitres pour rendre compte de la très longue carrière de cette photographe.

L'exposition s'organise donc autour de cinq thématiques. D'un point de vue formel, comment se recoupent les différentes manières de photographier d'Abbott ? Y a t'il un dénominateur commun ?
Durant toute sa carrière, Berenice Abbott ambitionne toujours de tenter de définir ce que serait une photographie documentaire. Elle se demande toujours quelles informations une photographie peut apporter, même si elle ne néglige jamais l'aspect esthétique de ses prises de vues. Bien sûr, la question du document est modifiée en fonction des thèmes et des sujets représentés. Lorsqu'il s'agit de phénomènes abstraits et physiques comme dans ses photographies scientifiques, le document prend une toute autre valeur que quand il s'agit de représenter un immeuble New Yorkais. Ce qui intéresse Berenice Abbott, c'est vraiment le rapport qu'entretiennent réalisme et photographie, ce qui n'est pas incompatible avec son grand intérêt pour la mise en forme. Elle était très opposée au mouvement pictorialiste, ce mouvement photographique qui a vu le jour à la fin du XIXe siècle et qui manipule beaucoup les images par l'intermédiaire d'effets de flous, de tirages vaporeux et charbonneux, ressemblant plus à de la gravure ou à de l'estampe qu'à de la photographie. Abbott adopte la démarche inverse en explorant les limites de la photographie, de ce qu'un tel médium peut avoir à offrir, que ce soit par les détails, le rendu minutieux des matières et des contrastes, les lumières, ou en jouant sur les perspectives. Ce sont les phénomènes optiques qui l'intéressent.

Comment est-elle parvenue à tirer la photographie documentaire, appliquée ou de commande vers des formes plus esthétiques qui font que l'on considère maintenant cette photographe comme étant une artiste à part entière ?
Le style documentaire est pensé dans les années 30 par les photographes qui l'utilisent comme un style tout à fait compatible avec une visée artistique. Par exemple, Walker Evans est lui aussi toujours considéré comme un artiste alors qu'il utilisait un style documentaire. Le fait de fournir des informations en images tout en voulant créer une oeuvre n'est pas antinomique. La photographie permet ce jumelage.

En quoi le regard de Berenice Abbott était-il novateur par rapport à ses contemporains ? En quoi se démarquait-elle des autres ?
À mes yeux, elle est une photographe qui a la faculté d'adapter sa photographie en fonction du sujet qu'elle veut représenter. C'est une grande technicienne ; elle sait très bien utiliser l'appareil photographie, elle invente même des boitiers et améliore des procédés, elle a une capacité à faire jouer la lumière, les points de vues en fonction des thèmes abordés. Elle n'applique ainsi pas une recette au préalable. Elle adapte son appareil photographique au sujet qu'elle veut révéler.

Les portraits d'Abbott participent à sa notoriété, notamment ceux d'artistes tels que Duchamp, Man Ray, Cocteau, Joyce, et bien sûr Atget qui ont aussi beaucoup défendu son travail. De quelle façon a t-elle rencontré ces personnalités ?
Elle fait leur connaissance après avoir quitté l'université, lorsqu'elle arrive à New York. Elle y fréquente les milieux underground et artistiques. Elle veut déjà devenir artiste, elle est d'ailleurs plutôt intéressée par la sculpture à ce moment là.  C'est dans ce milieu qu'elle rencontre tout d'abord Marcel Duchamp et Man Ray. Quand elle quitte New York pour Paris, elle retrouve ces exilés américains. Ils sortent ensemble, partagent des ateliers, se rencontrent dans des cafés ou au cours de soirées, trouvent du travail… Quand elle retrouve Man Ray au milieu des années vingt à Paris, il lui offre du travail comme assistante. C'est de cette façon qu'elle se forme à la photographie. Elle fait donc partie intégrante de ce cercle d'artistes avant-gardistes parisiens, ou avant cela, new yorkais.

Avant d'être photographe, Abbott souhaitait devenir sculpteur. De quelle façon cette formation a t'elle influencé son approche de la photographie ?
Personnellement, je n'ai jamais vu ses sculptures. Donc je n'en ai aucune idée. En tout cas, elle sait jouer de la lumière et du graphisme sur les personnes, les architectures et elle a un sens de la composition et très développé. J'ai par contre vu des dessins et des esquisses à la plume, brossés assez rapidement mais il s'agissait là plutôt de travaux préparatoires. Ce qui est intéressant, c'est qu'au départ elle n'a pas du tout l'ambition de devenir photographe, mais cherche un emploi et pense simplement que travailler dans l'atelier de Man Ray va lui permettre de subvenir à ses besoins. Finalement elle y prend goût et s'enthousiasme pour ce nouveau médium dans lequel elle va exceller. 

Malgré son approche presque documentaire, est-ce que Berenice Abbott était une photographe expérimentale, à la façon des surréalistes ou de la Nouvelle Objectivité ?
Non. Elle expérimente un peu, par le biais de distorsions, de surimpressions, mais il s'agit plus de tests que d'un réel parti pris. Elle est vraiment plus intéressée par cette question du document dont nous avons parlé. Elle cherche avant tout à comprendre comment un style peut permettre d'avoir une photographie à la fois porteuse d'informations et esthétiques. Elle n'a jamais réellement été surréaliste et n'a pas non plus fait partie de la Nouvelle Objectivité. Malgré tout, son travail adopte des points de vues proches de ce mouvement puisqu'elle réalise souvent des vues en plongée ou en contre-plongée, qu'elle fait des bascules, utilise des angles inusités, renouvelle les perspectives. Elle est donc traversée par ce courant qu'elle connaît très bien et qu'elle adapte en fonction de son style et du sujet photographié. Lorsqu'il s'agit par exemple de célébrer une forme de modernité architecturale, elle sait qu'une contre-plongée sera très efficace, très esthétique et elle n'hésite pas à l'utiliser. Par contre, à ma connaissance, elle n'a jamais effectué de solarisation.

Pouvez-vous me parler de ses photographies scientifiques, qui paraissent de prime abord être en marge de sa production ?
Elle est embauchée par le MIT au moment où la concurrence scientifique et économique commence à s'accélérer entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique à la fin des années cinquante, en pleine période de Guerre Froide. Au sein du MIT est créé un comité scientifique chargé de donner envie à la jeunesse américaine de se former à la science, de façon à ce que les Etats-Unis aient des ingénieurs de qualité. Au sein de ce comité est engagée Abbott. Elle doit y produire des photographies qui vont notamment être diffusées dans les manuels scolaires. Ces photographies doivent être suffisamment attirantes pour susciter des vocations scientifiques chez les jeunes américains et leur donner l'envie de remplir leurs devoirs de citoyens une fois adultes. Ces photographies sont pour le coup un peu plus expérimentales, puisqu'il s'agit pour Abbott de travailler autour de phénomènes invisibles tels que le mouvement de la lumière, le déplacements des ondes… Ici, il s'agit vraiment de manipuler des appareils et de tenter de capter des choses impalpables, invisibles à l'oeil nu. Ces photographies sont amenées dès le départ à beaucoup circuler, par l'intermédiaire d'ouvrages, de manuels scolaires, mais aussi d'une exposition qui va voyager dans tout le pays, toujours pour essayer de montrer les qualités positives de la science, de la physique, et de mettre l'accent sur la nécessité pour le pays de s'engager dans ces voies pour concurrencer l'Union Soviétique.

De son travail Changing New York, Berenice Abbott disait  qu' “Il était nécessaire de positionner l’appareil photographique avec soin. Ces photographies ne sont pas le fruit du hasard.” Comment composait-elle ses images ?
Elle travaille à la chambre, avec un matériel assez lourd. Elle accorde beaucoup d'importance à la lumière, aux conditions météorologiques, à l'emplacement de sa chambre. Chaque image prend beaucoup de temps. C'est un travail très laborieux, très lent, qui permet d'aboutir à des négatifs de grands formats donnant des images d'une précision extrême lorsqu'ils sont ensuite reproduits par contact. Cela induit la mise en place d'un protocole assez rigoureux, où exigence et savoir-faire technique sont très importants. Nous parlions tout à l'heure d'expérimentations et pour moi, c'est là qu'elle expérimente vraiment. Ses photographies de nuit sont par exemple très esthétiques mais aussi très difficiles à réaliser. C'est là qu'elle explore la photographie, ses possibilités, repousse ses limites techniques et artistiques.



Berenice Abbott (1898-1991)

Du 21 février au 29 avril 2012

JEU DE PAUME
1 place de la Concorde - 75008 Paris

Crédits images
01 / Berenice Abbott, Vue de nuit, New York, épreuve gélatino argentique, 90 x 72 cm, 1926

02 / Berenice Abbott, Jean Cocteau avec un revolver, épreuve gélatino argentique, 35,5 x 28 cm, 1926
© Berenice Abbott / Commerce graphics Ltd. Inc.

 
 


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