« Ça a débuté comme ça ». Jean-Yves Jouannais, critique d’art, commissaire et auteur d’essais, décide en 2008 de dynamiter ces différentes pratiques, d’en récupérer les lambeaux ainsi obtenus et de les bricoler pour se lancer dans cette entreprise déraisonnée qu’il nomme Encyclopédie des guerres. Organisée par ordre alphabétique, elle englobe des termes directement issus du langage militaire qui viennent se jouxter à d’autres beaucoup plus personnels ou rocambolesques. Depuis 2010, Jouannais invite une fois par mois le public de La Comédie à suivre l’avancée de ses recherches martiales sous la forme de conférences performées. Comme pour toute vraie guerre, on sait quand ça commence mais jamais trop quand ça se termine. Il en est actuellement à la lettre B. Questionnons donc notre Belligérant Bibliophile.
Pouvez-vous vous présenter ?
J’ai longtemps été critique d’art. Aujourd’hui, à 47 ans, je n’ai plus de métier. J’essaye juste d’accorder ma vie à un seul et unique projet, lequel devrait m’accompagner jusqu’à la fin de mes jours.
Vous développez en effet depuis plusieurs années un vaste projet qui s'intitule l’Encyclopédie des guerres. Quel a été le point de départ de ce projet ? Pourquoi avoir pris pour thématique un sujet tel que la guerre et pourquoi avoir choisi la forme encyclopédique ?
Pour le point de départ, je ne sais plus s’il y en a eu une infinité ou absolument aucun. Je sais juste que quand ça a commencé, en septembre 2008, au Centre Pompidou, à Paris, j’ai commencé à vivre une autre vie. Quant au choix de ce thème — l’histoire des guerres —, je m’efforce de m’expliquer à moi-même, au fil des conférences, en quoi ce n’était pas un choix. Mais plutôt une obsession.
Le mot « Obsession » est de la même famille que le verbe « Assiéger ». Les « fièvres obsidionales » désignent des maladies spécifiques aux villes assiégées. J’ai l’impression de n’avoir pas choisi la guerre, mais d’être assiégé par l’Encyclopédie des guerres. J’ai aussi parfois l’impression que le sujet de la guerre n’est qu’un prétexte pour réfléchir à ce qu’est une obsession. Ce qui me confirme dans cette hypothèse, c’est que la majorité des personnes qui sont devenues des fidèles de cette entreprise, prétendent n’avoir aucune curiosité pour le phénomène de la guerre en elle-même.
De l'encyclopédie traditionnelle, vous avez conservé une organisation par mots-clés classés dans l'ordre alphabétique. Comment choisissez vous ces mots-clés ?
Je passe toutes mes journées à lire tous les ouvrages qui me tombent sous la main et qui ont trait à tous les aspects de tous les conflits à toutes les époques, sous toutes les latitudes, et ce jusqu’en 1945. Or je ne suis pas historien, encore moins spécialiste de l’univers militaire. Alors je dévore tous ces livres avec beaucoup d’innocence. Et je m’arrête sur des mots qui me troublent, qui me plaisent, que je ne comprends pas, ou de travers. Certains d’entre eux deviennent des mots-clés, des entrées de l’Encyclopédie. Mais tout cela est très aléatoire, très accidentel. Cela se veut très sérieux. Mais on se rend vite compte que cette entreprise n’est pas crédible une seule seconde. Ça ne tient pas debout.
Certains de ces mots-clés n'entrent a priori pas du tout dans le champ lexical de la guerre (abeilles, danse, épicerie…) mais vous parvenez tout de même à les y insérer avec beaucoup de justesse. Peut-on considérer qu'à terme, tous le noms communs de la langue française pourraient apparaître dans votre Encyclopédie ?
Aujourd’hui, samedi 2 septembre 2011, à 23h 48, l’Encyclopédie des guerres compte 512 entrées. Certains jours, plusieurs entrées sont créées. Et puis plus rien pendant des semaines. Ce sont alors de nouvelles citations, piochées dans les livres que je lis, qui se contentent de compléter, de nourrir, des entrées existantes.
Pour répondre à votre question d’un terme envisageable de l’Encyclopédie, je dirais que je rêve de « digérer » intégralement tous les livres que je lis, lis et relis encore (j’en suis par exemple à la sixième lecture de l’Iliade) et d’aboutir à une composition de citations qui restituerait, de manière explosée, la totalité de ma « Bibliothèque de guerre ».
Comment organisez-vous ce colossal travail de recherche ? Prétendez-vous à l'exhaustivité ? Si oui, pourquoi avoir choisi de faire débuter votre Encyclopédie des guerres avec L’Iliade et de l'achever avec Hiroshima le 6 août 1945 ?
Cela s’arrête en 1945 parce que mon grand-père paternel, Jean Jouannais, est mort noyé cette année-là, sous l’uniforme français. Or, je me suis surpris à dire, puis à croire moi-même, que c’était lui qui aurait dû me raconter cette histoire des guerres. Je travaille à un projet d’exposition autour de l’Encyclopédie des guerres qui aura pour titre Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort.
Dans le but de récolter le plus d'informations, vous avez organisé en 2010 plusieurs séances d'échanges de livres. Il suffisait de venir avec un livre ou un document traitant de la guerre pour repartir avec l'un des livres de votre bibliothèque classique. Quel sens donnez-vous à ce cérémonial ? Y avait-il des règles d’échange ?
Cela s’appelle Conversion d’une bibliothèque de non-guerre en bibliothèque de guerre. Je vais le refaire cette année dans une magnifique librairie parisienne, l’Atelier, dans le 20e arrondissement. Cela occasionne d’incroyables rencontres. Je voudrais finir par me séparer de toute ma bibliothèque pour signifier explicitement mon changement d’existence. De mes Richard Brautigan, je ne garderai que le Général sudiste de Big Sur. Je n’ai plus besoin de Gide ni de Huysmans, encore moins de mes essais d’esthétique. Alors qu’il me reste des millions de livres à découvrir sur la guerre de Sécession, la conquête de la Nouvelle Espagne, les guerres papoues, sur l’histoire de la baïonnette, sur la bataille de Pharsale, sur le siège de la ville de Candie, le plus long de toute l’histoire humaine.
Par ces actions, donnez-vous une extension participative à votre Encyclopédie ?
Oui, mais ce n’était pas prémédité. J’ai eu cette idée parce que beaucoup de gens m’offraient des livres à l’issue des conférences et que j’ai toujours été gêné par les cadeaux. L’autre raison, c’est que je n’ai pas les moyens de m’acheter tous les ouvrages existants sur toutes ces guerres. Échanger les ouvrages de ma bibliothèque était une solution économique. Il est important pour moi, et vital, d’inventer progressivement l’Encyclopédie des guerres, dont aucune règle n’est définitivement fixée, et son économie propre.
Cette constante recherche de documentation fait de l'Encyclopédie des guerres un projet évolutif. Comme pour toute encyclopédie, le contenu d'un mot-clé peut-il évoluer au cours de vos investigations ?
Tout à fait. Certaines entrées, dans un premier temps, peuvent sembler n’avoir aucun intérêt, être creuses ou insipides. Et puis, au gré d’une nouvelle citation, d’une nouvelle image, d’une nouvelle interprétation, elles peuvent prendre soudain une ampleur incroyable. Ce fut le cas, par exemple, pour « Boum », « Costume de bain », « Exécution », et surtout « Abeilles »…
Votre performance encyclopédique s'organise de façon alphabétique mais son contenu peut changer, ce qui vous oblige donc à le réactualiser constamment. Vous faudra t'il reprendre sans cesse vos conférences depuis le début ?
De nouvelles citations sont rangées dans des entrées déjà anciennes et m’entraînent à y revenir. C’est un processus sans fin de rumination.
Plus j’avance — à Beaubourg, je suis à la lettre F —, à Reims, à la lettre B —, plus j’ai de raisons de revenir en arrière. Et puis, j’aime bien « rejouer » certaines entrées sur des tonalités différentes. La question de la couleur, de l’ambiance, de ce qu’il me faut bien finir par appeler un « spectacle » m’intrigue beaucoup. Le fait est que je ne sais pas ce que c’est vraiment et quel rôle je suis censé jouer sur scène. Suis-je un conférencier, un performer, un poète, un comédien, un historien, un polémologue, un clown, un professeur ?
Quant à l’esprit de l’entreprise, je le fantasme par intermittence. J’ai parfois envie que cela ressemble à un concert de Joy Division. Parfois, je rêve que cela sonne comme un disque de Kid Congo. Je me dis, d’autres soirs, qu’il s’agit d’un hommage à Eric Duyckaerts. Parfois je pense aux Saisons de Pelechian. Le mois suivant, j’ai envie que cela ressemble à The Party de Blake Edwards (un extrait de ce film illustre d’ailleurs l’entrée « Clairon ». Mais, au final, c’est toujours un pauvre type, tout seul, qui raconte des histoires sur une scène.
Pour la deuxième année consécutive, La Comédie de Reims vous invite à présenter votre Encyclopédie des guerres. Pouvez-vous nous parler de cette collaboration ? Y a t'il des différences notables entre l'Encyclopédie des Guerres telle que vous la présentiez au Centre Pompidou à Paris et celle que le public rémois peut découvrir ?
C’est en effet à la Comédie de Reims que j’ai accepté d’entamer une seconde version de l’Encyclopédie des guerres. J’ai été très touché, et honoré de la proposition qui m’a été faite par Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde. Ils savent que cela les engage sur de nombreuses années. J’ai donc repris à la lettre A, en octobre 2010. C’est à la fois le même principe qu’au Centre Pompidou, à raison d’un rendez-vous par mois, et cela n’a rien en commun. Rien n’étant écrit, à l’exception des citations, je me lance dans des réflexions qui parfois produisent des effets, et parfois retombent à plat. Je ne suis pas un fan du bide, mais le fiasco m’intéresse beaucoup.
D’autres villes m’avaient invité pour refaire un cycle de l’Encyclopédie. Il fallait, à mes yeux, que cette ville ait un lien étroit avec l’histoire des conflits. Cela pouvait être, en France, Metz, Strasbourg, Dunkerque ou, bien sûr Reims. Je suis très heureux que ce soit Reims. Un souvenir d’enfance en particulier me rend cette ville attachante. Je me souviens du jour, à l’école, où j’avais appris que Reims avait reçu plusieurs médailles, dont la Légion d’honneur et la croix de guerre 1939-1945. Cela avait été un choc d’apprendre qu’une ville pouvait être décorée. La question de l’héroïsme que cela pose n’est toujours pas résolue à mes yeux. Et puis, je pense souvent aux gargouilles cracheuses de plomb de la Cathédrale que l’on peut voir dans l’extraordinaire Musée du Tau. Je pense d’ailleurs créer pour elles une entrée « Gargouille ».
Avant d'avoir entamé ce travail d'encyclopédiste, vous étiez surtout connu pour votre travail de critique et de commissaire d'expositions, ainsi que pour vos essais, tels qu'Artistes sans oeuvres - I would prefer not to, ou encore l'Idiotie : art, vie, politique - Méthode, parus en 1997 et 2003. Or, avec L'encyclopédie des guerres vous vous rapprochez de la performance artistique. Vous considérez-vous aussi comme un "artiste sans oeuvres" ?
C’est en tout cas mon ambition d’en être un. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces deux cycles de conférences, qui devraient nécessiter une vingtaine d’années, ne donneront lieu à aucune publication. Il n'y aura aucune trace de ces moments de parole en grande partie improvisée. Il n’y aura pas de transcription de ces récits qui relèvent strictement de la littérature orale et non de l’édition.
Avez vous d'autres projets en cours ?
J’essaye de n’en avoir aucun autre.
Pouvez-vous vous présenter ?
J’ai longtemps été critique d’art. Aujourd’hui, à 47 ans, je n’ai plus de métier. J’essaye juste d’accorder ma vie à un seul et unique projet, lequel devrait m’accompagner jusqu’à la fin de mes jours.
Vous développez en effet depuis plusieurs années un vaste projet qui s'intitule l’Encyclopédie des guerres. Quel a été le point de départ de ce projet ? Pourquoi avoir pris pour thématique un sujet tel que la guerre et pourquoi avoir choisi la forme encyclopédique ?
Pour le point de départ, je ne sais plus s’il y en a eu une infinité ou absolument aucun. Je sais juste que quand ça a commencé, en septembre 2008, au Centre Pompidou, à Paris, j’ai commencé à vivre une autre vie. Quant au choix de ce thème — l’histoire des guerres —, je m’efforce de m’expliquer à moi-même, au fil des conférences, en quoi ce n’était pas un choix. Mais plutôt une obsession.
Le mot « Obsession » est de la même famille que le verbe « Assiéger ». Les « fièvres obsidionales » désignent des maladies spécifiques aux villes assiégées. J’ai l’impression de n’avoir pas choisi la guerre, mais d’être assiégé par l’Encyclopédie des guerres. J’ai aussi parfois l’impression que le sujet de la guerre n’est qu’un prétexte pour réfléchir à ce qu’est une obsession. Ce qui me confirme dans cette hypothèse, c’est que la majorité des personnes qui sont devenues des fidèles de cette entreprise, prétendent n’avoir aucune curiosité pour le phénomène de la guerre en elle-même.
De l'encyclopédie traditionnelle, vous avez conservé une organisation par mots-clés classés dans l'ordre alphabétique. Comment choisissez vous ces mots-clés ?
Je passe toutes mes journées à lire tous les ouvrages qui me tombent sous la main et qui ont trait à tous les aspects de tous les conflits à toutes les époques, sous toutes les latitudes, et ce jusqu’en 1945. Or je ne suis pas historien, encore moins spécialiste de l’univers militaire. Alors je dévore tous ces livres avec beaucoup d’innocence. Et je m’arrête sur des mots qui me troublent, qui me plaisent, que je ne comprends pas, ou de travers. Certains d’entre eux deviennent des mots-clés, des entrées de l’Encyclopédie. Mais tout cela est très aléatoire, très accidentel. Cela se veut très sérieux. Mais on se rend vite compte que cette entreprise n’est pas crédible une seule seconde. Ça ne tient pas debout.
Certains de ces mots-clés n'entrent a priori pas du tout dans le champ lexical de la guerre (abeilles, danse, épicerie…) mais vous parvenez tout de même à les y insérer avec beaucoup de justesse. Peut-on considérer qu'à terme, tous le noms communs de la langue française pourraient apparaître dans votre Encyclopédie ?
Aujourd’hui, samedi 2 septembre 2011, à 23h 48, l’Encyclopédie des guerres compte 512 entrées. Certains jours, plusieurs entrées sont créées. Et puis plus rien pendant des semaines. Ce sont alors de nouvelles citations, piochées dans les livres que je lis, qui se contentent de compléter, de nourrir, des entrées existantes.
Pour répondre à votre question d’un terme envisageable de l’Encyclopédie, je dirais que je rêve de « digérer » intégralement tous les livres que je lis, lis et relis encore (j’en suis par exemple à la sixième lecture de l’Iliade) et d’aboutir à une composition de citations qui restituerait, de manière explosée, la totalité de ma « Bibliothèque de guerre ».
Comment organisez-vous ce colossal travail de recherche ? Prétendez-vous à l'exhaustivité ? Si oui, pourquoi avoir choisi de faire débuter votre Encyclopédie des guerres avec L’Iliade et de l'achever avec Hiroshima le 6 août 1945 ?
Cela s’arrête en 1945 parce que mon grand-père paternel, Jean Jouannais, est mort noyé cette année-là, sous l’uniforme français. Or, je me suis surpris à dire, puis à croire moi-même, que c’était lui qui aurait dû me raconter cette histoire des guerres. Je travaille à un projet d’exposition autour de l’Encyclopédie des guerres qui aura pour titre Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort.
Dans le but de récolter le plus d'informations, vous avez organisé en 2010 plusieurs séances d'échanges de livres. Il suffisait de venir avec un livre ou un document traitant de la guerre pour repartir avec l'un des livres de votre bibliothèque classique. Quel sens donnez-vous à ce cérémonial ? Y avait-il des règles d’échange ?
Cela s’appelle Conversion d’une bibliothèque de non-guerre en bibliothèque de guerre. Je vais le refaire cette année dans une magnifique librairie parisienne, l’Atelier, dans le 20e arrondissement. Cela occasionne d’incroyables rencontres. Je voudrais finir par me séparer de toute ma bibliothèque pour signifier explicitement mon changement d’existence. De mes Richard Brautigan, je ne garderai que le Général sudiste de Big Sur. Je n’ai plus besoin de Gide ni de Huysmans, encore moins de mes essais d’esthétique. Alors qu’il me reste des millions de livres à découvrir sur la guerre de Sécession, la conquête de la Nouvelle Espagne, les guerres papoues, sur l’histoire de la baïonnette, sur la bataille de Pharsale, sur le siège de la ville de Candie, le plus long de toute l’histoire humaine.
Par ces actions, donnez-vous une extension participative à votre Encyclopédie ?
Oui, mais ce n’était pas prémédité. J’ai eu cette idée parce que beaucoup de gens m’offraient des livres à l’issue des conférences et que j’ai toujours été gêné par les cadeaux. L’autre raison, c’est que je n’ai pas les moyens de m’acheter tous les ouvrages existants sur toutes ces guerres. Échanger les ouvrages de ma bibliothèque était une solution économique. Il est important pour moi, et vital, d’inventer progressivement l’Encyclopédie des guerres, dont aucune règle n’est définitivement fixée, et son économie propre.
Cette constante recherche de documentation fait de l'Encyclopédie des guerres un projet évolutif. Comme pour toute encyclopédie, le contenu d'un mot-clé peut-il évoluer au cours de vos investigations ?
Tout à fait. Certaines entrées, dans un premier temps, peuvent sembler n’avoir aucun intérêt, être creuses ou insipides. Et puis, au gré d’une nouvelle citation, d’une nouvelle image, d’une nouvelle interprétation, elles peuvent prendre soudain une ampleur incroyable. Ce fut le cas, par exemple, pour « Boum », « Costume de bain », « Exécution », et surtout « Abeilles »…
Votre performance encyclopédique s'organise de façon alphabétique mais son contenu peut changer, ce qui vous oblige donc à le réactualiser constamment. Vous faudra t'il reprendre sans cesse vos conférences depuis le début ?
De nouvelles citations sont rangées dans des entrées déjà anciennes et m’entraînent à y revenir. C’est un processus sans fin de rumination.
Plus j’avance — à Beaubourg, je suis à la lettre F —, à Reims, à la lettre B —, plus j’ai de raisons de revenir en arrière. Et puis, j’aime bien « rejouer » certaines entrées sur des tonalités différentes. La question de la couleur, de l’ambiance, de ce qu’il me faut bien finir par appeler un « spectacle » m’intrigue beaucoup. Le fait est que je ne sais pas ce que c’est vraiment et quel rôle je suis censé jouer sur scène. Suis-je un conférencier, un performer, un poète, un comédien, un historien, un polémologue, un clown, un professeur ?
Quant à l’esprit de l’entreprise, je le fantasme par intermittence. J’ai parfois envie que cela ressemble à un concert de Joy Division. Parfois, je rêve que cela sonne comme un disque de Kid Congo. Je me dis, d’autres soirs, qu’il s’agit d’un hommage à Eric Duyckaerts. Parfois je pense aux Saisons de Pelechian. Le mois suivant, j’ai envie que cela ressemble à The Party de Blake Edwards (un extrait de ce film illustre d’ailleurs l’entrée « Clairon ». Mais, au final, c’est toujours un pauvre type, tout seul, qui raconte des histoires sur une scène.
Pour la deuxième année consécutive, La Comédie de Reims vous invite à présenter votre Encyclopédie des guerres. Pouvez-vous nous parler de cette collaboration ? Y a t'il des différences notables entre l'Encyclopédie des Guerres telle que vous la présentiez au Centre Pompidou à Paris et celle que le public rémois peut découvrir ?
C’est en effet à la Comédie de Reims que j’ai accepté d’entamer une seconde version de l’Encyclopédie des guerres. J’ai été très touché, et honoré de la proposition qui m’a été faite par Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde. Ils savent que cela les engage sur de nombreuses années. J’ai donc repris à la lettre A, en octobre 2010. C’est à la fois le même principe qu’au Centre Pompidou, à raison d’un rendez-vous par mois, et cela n’a rien en commun. Rien n’étant écrit, à l’exception des citations, je me lance dans des réflexions qui parfois produisent des effets, et parfois retombent à plat. Je ne suis pas un fan du bide, mais le fiasco m’intéresse beaucoup.
D’autres villes m’avaient invité pour refaire un cycle de l’Encyclopédie. Il fallait, à mes yeux, que cette ville ait un lien étroit avec l’histoire des conflits. Cela pouvait être, en France, Metz, Strasbourg, Dunkerque ou, bien sûr Reims. Je suis très heureux que ce soit Reims. Un souvenir d’enfance en particulier me rend cette ville attachante. Je me souviens du jour, à l’école, où j’avais appris que Reims avait reçu plusieurs médailles, dont la Légion d’honneur et la croix de guerre 1939-1945. Cela avait été un choc d’apprendre qu’une ville pouvait être décorée. La question de l’héroïsme que cela pose n’est toujours pas résolue à mes yeux. Et puis, je pense souvent aux gargouilles cracheuses de plomb de la Cathédrale que l’on peut voir dans l’extraordinaire Musée du Tau. Je pense d’ailleurs créer pour elles une entrée « Gargouille ».
Avant d'avoir entamé ce travail d'encyclopédiste, vous étiez surtout connu pour votre travail de critique et de commissaire d'expositions, ainsi que pour vos essais, tels qu'Artistes sans oeuvres - I would prefer not to, ou encore l'Idiotie : art, vie, politique - Méthode, parus en 1997 et 2003. Or, avec L'encyclopédie des guerres vous vous rapprochez de la performance artistique. Vous considérez-vous aussi comme un "artiste sans oeuvres" ?
C’est en tout cas mon ambition d’en être un. C’est l’une des raisons pour lesquelles ces deux cycles de conférences, qui devraient nécessiter une vingtaine d’années, ne donneront lieu à aucune publication. Il n'y aura aucune trace de ces moments de parole en grande partie improvisée. Il n’y aura pas de transcription de ces récits qui relèvent strictement de la littérature orale et non de l’édition.
Avez vous d'autres projets en cours ?
J’essaye de n’en avoir aucun autre.
Jean-Yves Jouannais
Encyclopédie des guerres
CENTRE POMPIDOU - 75004 Paris
LA COMÉDIE - 51100 Reims
(vidéos ici)
Encyclopédie des guerres
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Crédits images :
Image 1 / Jean-Yves Jouannais, vue de performance, © Hervé Véronèse, courtesy Centre Pompidou
Image 2 / Jean-Yves Jouannais, vue de performance, © Hervé Véronèse, courtesy Centre Pompidou
Image 1 / Jean-Yves Jouannais, vue de performance, © Hervé Véronèse, courtesy Centre Pompidou
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