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Le moins que l’on puisse dire, c’est que Jean-Luc Verna est un personnage complexe. Artiste dessinateur aux méthodes anarchiques, il est révérencieux autant que transgressif. Leader du groupe I Apologize, il dit ne jamais s’excuser. Il peste contre Nice mais vient de se tatouer de logo de la Villa Arson où il est enseignant. Il assume ses origines prolétaires et rock’n’roll mais vénère les grands maîtres de l’art classique. Cet inconditionnel de Siouxsie convoque, sample et mixe ce background culturel pour offrir un travail où le corps est à la fois support et vecteur de création. Ce corps évolutif, il le forme et l'exhibe au travers du tatouage et du dessin bien sûr, mais aussi par la sculpture, l’installation, la musique, la danse, la performance et le cinéma. Par cette expérimentation des limites, dans “l'acte mythique de faire un corps”, Jean-Luc Verna retrouve les mots d’Antonin Artaud avec qui il partage de nombreuses affinités. Avec lui aussi, ce sera "l'absolu ou rien".

 
Vous modifiez votre corps en le tatouant, le piercant, le musclant ; vous malmenez vos dessins en les photocopiant, les décalquant, les transférant, les rehaussant même parfois de maquillage. Considérez-vous que votre art entretient une relation sadomasochiste avec la forme en général ?
Je ne dirais pas sadomasochiste, mais plutôt que tout est une question de corrections. C’est-à-dire que le corps s’étire, se muscle, se rabote, se décore, se cambre et se courbe. Il en est de même pour les images. Je me considère de toute façon comme une sorte d’image, un dessin vivant. Je ne me rends mes dessins supportables à moi-même qu’à condition de les corriger jusqu’à ce qu’ils me plaisent. Ca passe par toute une série d’opérations à exécuter. Je dessine vraiment "bien", certes, mais pas si bien que ça non plus. En tout cas, jamais à la hauteur de mes maîtres et idoles, ou de mon envie. Alors je calque ces dessins mal-aimés en leur faisant perdre le "fa-presto", la vivacité du fameux "coup de patte" (je goûte particulièrement la ringardise de cette expression). Grâce à cette étape du calque, je peux là aussi corriger, étirer, ajouter, mixer mes dessins en une sorte de "photoshop paléolithique”. Je photocopie ensuite ces calques en acceptant et tous les accidents liés à un encrage ou un agrandissement aléatoires. Enfin, par le biais d’une technique de transfert fortement aventureuse, je dépose mes dessins ainsi transformés sur leurs support final : mur, papier, bois ou voile... Le rehaut au maquillage et aux crayons à même ces supports représente la dernière étape, la dernière interprétation des dessins initiaux qui s’éloignent et se brouillent ainsi encore un peu plus.

Vous considérez donc votre corps comme un dessin vivant, extrêmement travaillé, mis en scène, et vous semblez accepter l'idée qu'il puisse vieillir. De même, votre papier à dessin est très "parcheminé", il a l'air "d'avoir vécu". Quelle relation entretenez-vous avec ces idées de temps, de vieillesse, de vanité ?
Mon corps est certes travaillé, mais quand on me voit, on ne se dit pas que je ressemble à Arnold Schwarzenegger non plus ! J’essaie de conserver malgré tout un côté très naturel. Je suis un homme qui vieillit, j’ai quarante-cinq ans, je ne prétends pas avoir le corps d’un homme de trente cinq ans. J’essaie de rendre ce corps efficace pour les choses que je lui demande de faire, que ce soit la performance, la danse, ou sur scène avec mon groupe, ou simplement pour me tenir le plus élégamment, le plus dignement possible debout. Je suis admiratif des gens qui font un travail de transformation sur leur corps, mais le mien, je ne le transforme pas. J‘essaie simplement de l’accompagner dans l’inéluctabilité du vieillissement, de la façon la plus supportable et efficace. Concernant mes œuvres, les choses qui sortent de moi n’ont pas l’attrait immédiat du neuf, du moderne, de l’intouché ou du vierge. Les différents papiers que j’utilise et « regrade » ne sont pas initialement des supports de grande qualité ; ils on en vu et ont vécu, tout comme moi. Les bois que j’utilise ne sont que des amas de poussière, puisqu’il s’agit de bouts de médium [NDLR : conglomérat de colle et de poussière de bois]. Je ne travaille pas avec des matériaux dits « nobles » : je sais d’où je viens. J’essaie d’insuffler aux matériaux que je manipule une qualité qu’ils n’ont pas à la base.

Vos dessins sont des sortes de créatures hybrides entre l'histoire de l'art classique et une histoire plus personnelle, populaire, rock'n'roll. Comment parvenez vous à aménager un équilibre entre ces deux extrêmes ?
L’équilibre entre plusieurs cultures est le dénominateur commun. Il y a le corps, bien sûr, en tant que vecteur d’expressions, mais aussi les gestes, des matières, certains motifs qui font écho sans cesse aux aspirations de l’humanité, du début des cultures jusqu’à maintenant. Finalement, nous demeurons les mêmes. Nous avons les mêmes pulsions animales, spirituelles et sexuelles. Ces pulsions, tout comme mon travail artistique, traversent plusieurs cultures, même les plus opposées, que ce soit la « basse culture », la « subculture » ou encore la « haute culture ».
  

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Pouvez-vous me parler de cette série de photographies noir et blanc où vous vous mettez en scène, nu, dans la posture de certaines icônes de l'histoire du rock prenant à leur tour la posture de certaines icônes de l'histoire de l'art (par exemple Nina Hagen prenant la pose de la ballerine de Degas) ?
Je me mets en scène nu dans mes photos car j’ai l’habitude de mettre en scène des modèles pour mes cours de nu, puisque je suis professeur à la Villa Arson et que ça occupe une grande partie de ma vie, et une partie importante. Il était normal à un moment que je passe de l’autre côté du miroir. Ensuite, pour se montrer nu en tant qu’homme, on a plusieurs choix : on peut par exemple le faire par fierté vis-à-vis de son corps, comme le font, avec plus ou moins de bonheur les artistes gays dont je ne me revendique pas. Même si je suis homosexuel, l’art gay représente pour moi un cul-de-sac. En tout cas, il faut une raison pour poser nu. Personnellement, il s’agit d’y trouver le dénominateur commun entre les cultures que j’englobe à l’intérieur de mon existence. Or, d’où est-ce que je viens ? De la rue, du rock’n’roll. Où est-ce que je vais ? Au musée. Donc, quand j’ai la chance de faire le calque mental parfait entre une pose de l’art classique et une pose que j’ai vu moi-même au cours d’un concert de rock, dans une photo de presse ou dans un clip, et que ces poses se répondent parfaitement ou presque, je l’incarne et j’en fais une photo. Ou j’en fais faire une photo par un prestataire ou un ami artiste, plus précisément, puisque je ne suis pas moi-même photographe. 

Je suppose que vous allez me répondre que non, mais tout de même, est-ce que cela s’apparente à de la caricature ? Vous prenez des proses très précises de moments extrêmement précis dans des concerts. Or, quand on enregistre un concert et que l’on fait un arrêt sur image, les postures deviennent vite forcément caricaturales.
Effectivement, le mot exact n’est pas « caricature ». Je dirais qu’il y a une ouverture, ne serait-ce que par les têtes que je fais quelquefois, vers une certaine lecture amusante, voire comique ou même dérisoire. Mais il s’agit trop pour moi de révérences envers toutes les choses, les musiques, les formes qui m’ont nourries pour que ce soit clairement un rire qui soit convoqué. Mais un sourire, oui, avec plaisir. 

Ce sont vos dessins qui vous ont fait connaître, mais depuis quelques temps vous allez aussi vers  la sculpture. Pourquoi cette évolution ?
Les dessins sont la base de tout. Mon rapport au réel dans ma vie en général est suffisamment conflictuel pour que j’aie eu du mal à sortir mon travail de la 2D. Maintenant, j’arrive à en faire des choses tangibles, que ce soit avec cette série de cockrings en verre réalisées avec le Centre International d’Art Verrier de Meisenthal, ou avec cette immense baguette magique d’acier et de verre que j’ai érigé à Vent des Forêts dans la Meuse. J’ai mis du temps à passer à la 3D et maintenant je le fais de plus en plus. Mes dernières pièces en bois sont par exemple rehaussées de volumes. Ce glissement signifie que mon rapport au réel a évolué.

Les cockrings en verre, tout comme l’installation à Vent des forêts, sont des oeuvres qui reprennent le motif de l’étoile, omniprésente dans votre production, jusque sur votre corps ou dans vos concerts. Pourquoi avoir choisi cette forme ?
Concernant les cockrings, il n’y en a qu’un seul qui est orné d’une étoile. Par contre, il est vrai que j‘ai fait plusieurs baguettes magiques, ainsi que des étoiles d’acier fichées dans les murs à la façon des armes de ninjas… L’étoile est "mon" signe. Il suffit de regarder les tatouages à son effigie que je porte partout mon corps et mon visage pour comprendre à quel point c’est manifeste. Au début, c’est un signe que je me tatouais instinctivement et qui m’a toujours protégé. Il m’obsède, me suit, me vient et me revient. Mais c’est aussi un motif qui traverse toute l’histoire de l’humanité et des arts en passant des sphères les plus nobles à la trivialité la plus vulgaire. Certains voient même au travers de l’étoile un symbole puissant et occulte puisque ses cinq branches représenteraient la tête et les quatre membres du corps humain, dont le sens pourraient changer en fonction de l’orientation de ces branches : “tête en haut”, elle serait un motif céleste, alors que “tête en bas” elle deviendrait noire, ténébreuse. Personnellement, au-delà de mon attachement originel à ce motif, l’étoile me permet de contrer l’hégémonie des religions et autres idéologies néfastes. Je la brandis modestement et fait ainsi fi des croix, croissants, magens et autres drapeaux.
   

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On retrouve aussi très souvent dans vos expositions une pièce intitulée Paramour, dont la forme générique se module au fil des expositions et détourne le logo de la Paramount. Pouvez-vous me parler de cette oeuvre et de son origine ?
Paramour (quelquefois nommé Paramor) est un motif récurrent que je décline à l’envi depuis 20 ans. Son image, sa taille, son support et sa technique varient et varieront encore au fil des ans. Cette oeuvre, qui s’inscrit dans la durée, est une façon de m’échapper de la seule représentation du corps humain pour effleurer le motif du paysage. Il s’agit aussi pour moi d’expérimenter graphiquement et plastiquement les différentes tonalités de ce que je nomme "cinéma de l’amour", et d’en générer des images noires ou joyeuses (mais surtout pas gaies).

Le titre de vos expositions depuis 2004 est Vous n'êtes pas un peu beaucoup maquillé ? non. Ce titre est-il un leitmotiv ? Une phrase culte ? Est-ce un dénominateur commun pour créer une exposition totale, à géométrie variable, dont l'ambition s'élève au-delà du temps et des lieux d'exposition ?
C’est exactement ça. Ca vient aussi d’une des choses que j’ai le plus entendues dans ma vie quand j’étais un jeune new-wave post-punk dans les rues de Nice. C’était ce que les gens me disaient sans que je leur demande leur avis, d’ailleurs, puisqu’à Nice, le grand sport régional c’est de donner son avis alors que l’on n’y est pas convié ! Maintenant, ce serait plutôt « Vous n’êtes pas un peu beaucoup tatoué ? » que me diraient les gens s’ils osaient me regarder en face, mais depuis que j’ai cette nouvelle carrure et des tatouages faciaux, je remarque qu’ils gardent leur réflexion pour eux, car je leur fait peur, même si je suis profondément non violent. En tout cas, ne plus entendre ces phrases est apaisant.
Concernant mes expositions, ce titre est une façon de montrer qu’il n’y a jamais de rupture entre mes différents travaux. Je creuse le même sillon depuis le début et je pense que c’est dans ce sillon que je mourrai. Ceci dit, il y a toujours de nouvelles ramifications. Les motifs ne changent pas mais s’enrichissent. Le dessine des animaux, des paysages, qui sont des formes que je ne sollicitais pas avant. J’utilise aussi de nouveaux matériaux, dans de nouvelles tailles. Mon travail d’artiste évolue ainsi. Ce titre d’exposition reste toujours présent, mais les choses évoluent, s’enrichissent, à l’image de mon corps finalement, qui se transforme en restant le même.

Vous avez donc ce titre d'exposition récurrent. Par ailleurs, ne vous dites pas "gay" mais "pédé", vous avez tatoué des mots sur votre corps, vous portez des T-shirts à messages tels que "J’encule le pape", vous n'aimez pas les compliments… Quelle importance accordez vous à ces énoncés ? Quel est votre rapport aux mots ? 
Tout est mot. Les images sont des mots. Ils sont le seul de vecteur de compréhension que l’on a avec les autres, même si deux personnes vont donner à un même mot un sens légèrement différent, du fait de leurs cultures, leurs vécus, leurs origines. C’est dans cette vibration là, faite de petits quiproquos, de glissements sémantiques, de différences de couleurs que l’ont peut trouver à l’intérieur d’un même mot, que se trouvent toute la richesse et la beauté du langage. Sans les mots, les images n’existent pas, puisqu’elles ne sont qualifiées que par les mots que l’esprit fait naître au moment où les yeux les découvrent, et ce même si les pensées que les images génèrent restent parfois indicibles. Nous ne sommes constitués que de tas de mots. Nous ne sommes que des tas de mots.

 

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Puisque nous parlons de mots et de langage : vous chantez dans le groupe rock I apologize. Comment est né ce groupe ?
Avant I apologize, j’avais un autre groupe, qui s’appelait The beauty and the beat, formé avec l’artiste Arnaud Maguet. Au moment où nous avons cessé de jouer ensemble, j’ai décidé de monter un nouveau groupe. I apologize est composé de Pascal Marius, Gauthier Tassard, qui est lui aussi artiste et professeur à la Villa Arson, et moi-même. Au début, ce groupe était pour nous une façon de s’amuser. Puis les concerts se sont multipliés, tout a pris de l’ampleur (à Villette Sonique nous avons joué devant 2700 personnes par exemple) au point de signer un disque sur le label de Pierre Belouin, Optical Sound. Il s’agit d’un disque de remixes par l’artiste Peter Rehberg, leader du label viennois Mego. Nous avons invité des artistes pour qu’ils fassent nos clips vidéo. Bref, c’est une affaire qui roule, que j’utilise de plus en plus comme « condiment » en regard de mes expositions. Par exemple, nous jouerons le 15 octobre au Centre Pompidou à Paris, lieu initialement dédié à l’art, et nous venons de jouer de la même façon dans le cadre de l’événement Columna01 qui se déroulait à Vienne et où j’intervenais en tant qu’artiste. De plus en plus, cette activité trouve une réelle légitimité et s’intègre à mes autres formes artistiques. Au début, je faisais ça quasiment en dilettante, puis nous avons aussi beaucoup progressé, techniquement et musicalement, alors j’ai commencé à envisager ce groupe comme un « amusement sérieux ».

Pourquoi I apologize ? De quoi vous excusez-vous ?
Venant de quelqu’un comme moi, qui ne m’excuse jamais, c’est vrai que c’est paradoxal ! I apologize est le titre du premier spectacle de la chorégraphe Gisèle Vienne. J’y étais performeur et danseur. C’est une création que l’on joue depuis maintenant huit ans, qui a fait le tour du monde de façon assez incroyable. Ce titre vient d’un fanzine punk, et plus précisément de l’écrivain américain Dennis Cooper qui collabore avec Gisèle Vienne depuis très longtemps et qui est devenu un ami. Comme ce spectacle m’a porté chance (je me le suis même tatoué sur le mollet !), et même si au début je détestais son titre, moi qui ne m’excuse de rien, j’ai proposé ce nom à mes musiciens. Ils l’ont trouvé très drôle car eux non plus ne sont pas du genre à s’excuser. Tout le monde l’a validé, et il est resté.

Vos concerts sont précisément chorégraphiés, et vos dessins très posés (50 poses utiles pour le dessin, 1999) tout comme - forcément - vos photographies. Quel rapport entretenez vous avez la notion de performance ?
La performance dans l’art contemporain est une forme exacte, bien définie. Moi, je ne suis pas performeur comme peuvent l’être Arnaud Labelle-Rojoux, Eric Duyckaerts ou encore Maria Spangaro et Jean-Baptiste Bruant. Je ne performe que pour les autres. Mes concerts, qui ne sont pas si précisément chorégraphiés que ça, ne sont pas vraiment des performances. C’est de la musique, que je ne situe pas dans la même sphère artistique que le reste. Je suis performeur pour Brice Dellsperger puisque je suis l’acteur de ses films Body Double (X) qui reprenaient L’important c’est d’aimer d’Andrzej Żuławski, actuellement Eyes wide shut de Kubrick et prochainement deux des films de Pasolini et dans lesquels je joue tous les rôles. Je performe toujours pour Gisèle Vienne, puisque je participe à sa prochaine création autour du Sacre du Printemps, mais aussi pour le chorégraphe Alain Buffard. Comme je ne suis pas danseur de profession, ces gens me prennent pour ce que je sais faire, ce que je peux faire. Pour Buffard, je chanterai aussi, par exemple. Bref, j’ai cette humilité de ne pas me considérer comme étant un performeur. J’interprète, simplement.

Est-ce que la danse est pour vous un moyen de travailler votre corps, de le maîtriser ?
Oh oui, mon dieu ! Et d’apprendre aussi ! J’en apprends énormément sur mon corps, sur mes facultés d’expression, sur mes limites aussi, en les repoussant ou en les acceptant. Cela rejoint mon rapport au dessin. Si je n’avais pas l’espoir d’un progrès, ce serait désespérant, je ne serais rien d’autre qu’une machine à faire des images. J’espère apprendre tout le temps. Avec mes étudiants, j’apprends énormément, autant qu’eux apprennent avec moi. Que ce soit au travers de la dans, du dessin, de l’enseignement, les notions d’amélioration et de progrès sont centrales pour moi. Je me sens comme un apprenti. Apprenti un jour, apprenti toujours !

Justement, à propos de cette notion d’apprentissage, après avoir étudié à la Villa Arson, vous y enseignez maintenant le dessin. Comment situez-vous l'enseignement par rapport à votre démarche artistique ?
L’enseignement, c’est plusieurs choses. C’est parler avec les gens, en apprendre sur leur pratique (quelle qu’elle soit puisque je n’interviens pas qu’en dessin), c’est discuter avec eux, exercer des resserrages sémantiques, échanger des éléments de culture qu’ils n’ont peut-être pas encore, ou dont ils disposent et que je ne possède pas, ne serait-ce qu’en raison de notre écart générationnel. Il y a aussi une passation de savoir-faire au travers du dessin. Par certains aspects, il s’agit aussi d’être un « coach psychologique » auprès de gens qui n’ont pas confiance en eux. C’était mon cas lorsque j’étais étudiant, j’en ai beaucoup souffert et je peux donc comprendre ça. Mais je ne me pose pas en exemple et n’essaie pas de former des disciples. J’essaie au contraire de m’assouplir le plus possible pour me rendre perméable à leurs expressions. Il ne s’agit pas pour moi d’avoir une posture académique d’artiste enseignant tout puissant. C’est loin d’être le cas ; ce sont même mes incertitudes qui nourrissent mon champ d’action. J’ajouterai aussi que le fait que j’expose et vende de façon nationale et internationale me permet d’apporter à mes étudiants des précisions sur les réalités de ce qui les attend une fois diplômés. Ils ne pourraient pas prendre connaissance de tout ça avec des enseignants qui auraient mis fin à leur carrière artistique, or ça me paraît très important. C’est d’ailleurs ce qui fait la qualité d’enseignement de la Villa Arson : nous sommes plusieurs à y travailler tout en étant des artistes reconnus internationalement. Ca nous permet d’offrir aux étudiants un réel tremplin tout en les confrontant aux réalités du métier d’artiste.  

Votre travail est donc très largement visible. Quelles expositions ou acquisitions, en France ou à l’étranger, vous ont particulièrement marquées ?
Il y en a tant ! A chaque fois, j’apprends, j’acquiers quelque chose de nouveau.
Lorsque quelqu’un achète une de mes pièces, il possède en quelque sorte une partie de moi, et c’est quelque chose qui me touche beaucoup, bien sûr. Savoir que mon travail est entré dans des collections d’état et même celle du MOMA de New York, lire une critique élogieuse dans le New York Times concernant mon travail d’acteur pour Brice Dellsperger, savoir qu’une de mes pièces est exposée de façon permanente au MAMCO de Genève, sont des choses qui me touchent aussi, même si c’est de façon différente. Dernièrement, être absent de la manifestation L’art sur la Côte d’Azur, alors que je suis né à Nice, est une chose qui m’a profondément rassuré (rires) !

Je me permets de revenir sur une anecdote qui s’est déroulée à la Villa Arson. Vous y portiez un T-shirt « J’encule le pape » et ce jour-là vous avez été inspecté. Vous avez frôlé de peu le blâme. Avez-vous souvent été censuré ?
J’ai un grand respect pour la foi. Moi-même, je ne suis pas athée mais agnostique. Cependant, j’estime que les religions, quelles qu’elles soient, sont des cancers de la pensée, qu’elles nient tout libre arbitre. Pour en revenir à ce T-shirt, qui est d’ailleurs une œuvre de l’artiste français Aurèle « Lostdog », si je le porte, c’est parce que la plupart des gens en rient et ne s’en offusquent pas. Cet inspecteur, en bon polonais pétri de catholicisme, a exigé que j’aie un blâme mais il n’a pas eu gain de cause. Autre exemple, récemment, le maire de Vienne a dû lutter contre une partie de son conseil municipal pour que mes photos de nus restent accrochés lors de Columna01 ! Un débat pareil au XXIe siècle, c’est affligeant. D’autant plus que mes photos de nus sont chastes. Ce n’est pas parce qu’un nu masculin est frontal qu’il doit être jugé comme étant obscène, à moins d’avoir soi-même des problèmes avec son corps, des principes étriqués ou de faire partie de ces religieux castrés. J’ai beaucoup cherché à provoquer au cours de mon adolescence capricieuse, et ça ne m’amuse plus. Toutefois, je suis content de pointer du doigt des questions qui normalement ne devraient plus être sujets à polémique maintenant. Dans mes photos, oui, je me présente comme un homme nu, frontalement, et alors ? C’est tellement idiot d’entendre encore de nos jours des choses comme « une femme nue, c’est beau, un homme nu, ça n’est pas beau ». La nudité n’est pas grand-chose, c’est animal, on naît tous nus, fin du débat. Poser nu “gratuitement”, c’est peut-être idiot, mais si c’est pour une raison ou un concept, ça se justifie totalement. Je souhaiterais qu’en me regardant les gens réfléchissent sur les corrélations entre plusieurs formes de cultures, que des personnes très différentes de moi reconnaissent quelque chose d’eux au travers de mon corps. C’est exactement là où je situe l’importance de m’offrir au monde de la façon dont je le fais.

Quel est votre programme musical, artistique et scénique pour les semaines à venir ? De façon plus générale, quels sont vos projets en cours ?
Mes projets ?
Concernant I Apologize : Vous avez déjà parlé des disques, mais nous avons aussi pas mal de concerts de prévus, à Paris, Leibzig, Bordeaux, Londres et Nice aussi je crois (à condition que ce ne soit pas au théâtre Lino Ventura !). Concernant la danse : je vais donc encore travailler pour Gisèle Vienne, dans son spectacle actuel ainsi que pour Le Sacre du Printemps qui est sa prochaine création. Avec Alain Buffard,que j’adore, tout est encore flottant mais je sais que je danserai également pour lui. Concernant le cinéma : il serait question d’un mini rôle dans le prochain film de Patric Chiha (qui a signé l’excellent Domaine avec Béatrice Dalle). Je me réjouis aussi de jouer dans le prochain film de Brice Dellsperger : j’en tremble d’avance ! Concernant l’art : j’ai plusieurs projets d’objets-sculptures de taille variable, mais aussi de grosses pièces lumineuses, des dessins papier, et un projet de film qui sera présenté dans un grand musée et qui me mettra en scène nu de nuit en regard des oeuvres... Je crois que j’en oublie ! Ah oui, la sortie d’un petit livre est prévue chez Les Requins-Marteaux, ainsi qu’un documentaire de 52 mn realisé par Olivier Paoli. Il devrait être diffusé prochainement sur la Cinq ou Arte. Je prévois aussi beaucoup d’autres collaborations variées, et puis des tonnes de tatouages et de kilos de fonte à soulever. Voilà !

En prenant connaissance votre biographie, j’ai appris ceci : parents d'extrême droite, puis fugueur, puis tatoué, puis prostitué, puis artiste, puis professeur d'art plastiques, puis musicien, puis danseur et j'en oublie… "Vous n'êtes pas un peu beaucoup", Jean-Luc Verna ?
Je ne serai jamais trop !



Jean-Luc Verna
Vous n'êtes pas un peu beaucoup maquillé ? Non.
Du 10/09/11 au 15/10/11

GALERIE AIR DE PARIS
32 rue Louise Weiss - 75013 Paris

Crédits images :
01 / Virgule, 2011, transfert sur bois rehaussé de pierre noire et de crayon de couleur, guirlande composée de bois 90 x 60 cm, 
assemblage 160 x 25 x 20 cm. © photo Marc Domage / Courtesy Air de Paris, Paris.
02 / * « Crucifixion », GOYA, 1780 * FREDDY MERCURY (QUEEN), pendant l’ovation, Wembley, 1986, 2011, 
Tirage noir et blanc baryté Prestige, 160 x 120 cm / Courtesy Air de Paris, Paris.
03 / Paramour, 2011, transfert sur bois vernissé, guirlandes lumineuses, 80 ampoules de couleur, diamètre 265 cm. 
© photo Marc Domage / Courtesy Air de Paris, Paris.
04 / I apologize, photographie de concert, © photo Robert Gil.
05 / Les tuileries à l'apostrophe, 2011, transfert sur bois rehaussé de pierre noire, étoile en métal, bois 90 x 120 cm 
© photo Marc Domage / Courtesy Air de Paris, Paris.

 
 
 

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