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Bertrand Baraudou est un galeriste qui aime partager.  Son travail, déjà, puisqu’il dirige deux galeries, l’Espace A VENDRE à Nice et Le Cabinet à Paris. Ses galeries aussi, puisqu’il cohabite à Nice avec l’artiste Ben et partage son local parisien avec un cabinet d’architecture. Mais enfin et surtout, son goût pour l’art contemporain et les découvertes qu’il y fait. Fervent défenseur de la jeune création, il représente depuis 2004 les artistes Caroline Bach, Damien Berthier, Julien Blaine, Michel De Broin, Han Hoogerbrugge, Arnaud Labelle-Rojoux, Thierry Lagalla, Florent Mattei, Stéphane Protic, Emmanuel Régent, Jérôme Robbe, Karine Rougier, Stéphane Steiner et Sabry Tchalgadjieff. Mais il n’hésite pas non plus à inviter d’autres artistes plus renommés dont il apprécie le travail et qui sont devenus au fil du temps des amis, tels que Jean-luc Verna ou Philippe Ramette. Tramant ainsi différentes générations d’artistes, Bertrand Baraudou, qui dit apprécier autant l’art que les artistes qu’il soutient, participe pleinement à la valorisation de la scène artistique azuréenne. Un détour jusqu’à sa galerie niçoise s’imposait.


Quand et comment ont été créées vos galeries ? Pourquoi avoir choisi Nice ?
Nice, c'est tout simplement parce que j'y habitais. Initialement, ma volonté était de montrer des artistes que j'appréciais. J'étais en effet entouré de beaucoup d'artistes. Dans cette perspective, j'ai choisi d'ouvrir en 1996 une première agence web, basée à Nice et à Sophia-Antipolis. J'avais la possibilité de montrer des artistes sur ce nouveau support, même si celui-ci en était encore à ses balbutiements, et j'y ai pris goût. J'ai apprécié que des projets spécifiques puissent venir s'y greffer, comme s'il s'agissait d'une vraie galerie. En parallèle, je passais beaucoup de temps à visiter des musées, des centres d'art. J'ai aussi travaillé comme photographe d'expositions, ce qui a énormément éduqué mon regard. J'avais donc ce réel besoin de voir des expositions, or, à Nice je n’en voyais presque jamais de bonnes, à l'exception de quelques lieux tels que La Station, le MAMAC… L'ambiance artistique était assez moribonde ici. C'est donc par dépit mais aussi par envie de « folie » que j'ai décidé de monter ma propre galerie et d'y programmer les expos que je voulais voir.

D'où vient votre intérêt pour l'art contemporain ? Comment concevez-vous votre métier de galeriste ?
C'est venu au fil des rencontres. Ayant perdu mon père très jeune, j'ai passé ma vie à chercher des pères de substitution. J'en ai trouvé au moins deux, et tous deux étaient passionnés par l'art contemporain. Tout ça m'a beaucoup marqué. J'aime beaucoup l'idée de questionner, et il me semble que l'art contemporain, depuis Duchamp, c'est ça, c'est questionner. La plupart de mes amis faisaient des études d'architecture, de design, ou artistique, je baignais donc là dedans. J'ai même essayé de produire des œuvres, mais c'était complètement nul et je n'éprouvais aucun plaisir à ça ! J'ai donc arrêté de produire, réalisant que ce que j'aimais, c’était regarder. De fil en aiguille, j'ai trouvé ça logique de passer de la position du regardeur à celle de montreur. Tout s'est fait de façon très naturelle finalement ; il fallait que je comprenne l'art contemporain. Par exemple, je détestais tout ce que faisait Ben. Pour moi, c'était du merchandising. Quand je l'ai rencontré, je l'ai écouté et j'ai découvert sa folie et son intelligence. Si son œuvre ne me plait pas toujours, je considère maintenant Ben comme un artiste au sens plein du terme, dans son rapport à l'histoire de l'art. C'est quelqu'un qui est artiste au point de devenir lui-même une œuvre.

Pourquoi ce nom d'Espace À VENDRE ?
Je n'avais aucun moyen financier. J'avais des amis qui avaient un petit salon de coiffure et qui venaient de signer un bail pour déménager vers un espace plus grand. Ils essayaient de vendre le bail de leur premier local. Du coup j'allais me faire couper les cheveux toutes les semaines et je les tannais pour qu'ils me prêtent leur local le temps de trouver un acquéreur ! Ils ont fini par accepter, j'ai donc pu y commencer mon activité de galeriste à la seule condition de laisser apparent un panneau comportant l'inscription "Bail à céder". Quand la galerie a déménagé pour investir des locaux plus spacieux, on a décidé de conserver cette idée. De plus, Espace À VENDRE interpellait beaucoup les visiteurs qui nous posaient des questions. Finalement, c’est presque devenu un slogan, donc un excellent outil de communication !

À Nice, votre galerie a pour particularité d'être divisée en deux espaces, le premier étage étant occupé par l'Espace à Débattre de Ben. Comment se déroule cette cohabitation ? 
Très bien ! J'étais un peu inquiet au départ. En janvier 2010, Ben est venu au vernissage de la galerie qui se trouvait encore dans ses anciens locaux rue Smolett. J'ai expliqué à Ben que je souhaitais quitter cet endroit pour entamer une sorte de "nouveau cycle" et trouver un espace qui soit plus central à Nice. Il m'a alors proposé de monter un nouveau lieu en partenariat avec lui. Au début, j'ai eu un peu peur car je connais la capacité qu'à Ben à occuper tout le terrain, à mettre son art, par définition omniprésent, partout. Après avoir négocié sur les termes de cette cohabitation, on a trouvé un compromis et tout se passe très bien. Alors certes, Ben reste Ben et prend beaucoup de place, mais dans le lieu et les temps qui lui sont impartis. C'est un artiste très malin et quand il prend d'assaut l'espace de la galerie, il le fait en bonne entente. Il y a beaucoup de respect entre nous, alors comme on dit, "jusqu'ici, tout va bien" !

Quelles sont les lignes directrices de l'Espace À VENDRE ? Privilégiez-vous un type d'expression artistique ou une génération d'artistes en particulier ?
C'est toujours compliqué. Au fil de temps je me suis effectivement rendu compte que j'avais besoin de travailler en suivant une ligne directrice. J'essaie d'avoir des contacts privilégiés avec les artistes que je défends ou représente et j'aime ceux qui ressemblent à leurs œuvres. Stéphane Steiner a, par exemple, une production assez folle, difficilement identifiable, mais qui lui ressemble beaucoup. Jérôme Robbe, qui, quant à lui a une élocution presque précieuse, va avoir une réflexion assez tenue et précise sur les différentes techniques artistiques. Emmanuel Régent est un des rares artistes que j'aie rencontré avec un carton à dessin sous la main. Il m'a parlé de son œuvre en me sortant ses dessins. C'est une personne un peu évanescente, qui peut parfois sembler absent même si ça n'est pas le cas : c'est au contraire quelqu'un d'accroché au monde. En somme il a cette façon poétique d'envisager les choses, et on retrouve cela dans son travail. Quand on voit ses œuvres, on a l'impression que tout n'est jamais vraiment là. Un peu comme lui ! Thierry Lagalla, dont l'œuvre est très vivace, est totalement explosif. J'aime ces ponts qu'on peut établir entre un artiste et son travail. C'est ce qui m'intéresse, plus qu'un simple choix de médium, de technique. Grâce à ça, je peux envisager ces collaborations sur du long terme. J'ai beaucoup de mal avec l'idée de "one shot".  Je le fais de temps en temps pour des expositions de groupe ou pour des artistes dont j'aime le travail mais qui ont déjà une galerie. Par exemple, pour l'exposition d'inauguration de la galerie rue Vernier en 2009, j'ai invité une trentaine d'artistes, de la galerie ou pas, à exposer. Uniquement des gens dont j'appréciais le travail, par exemple Jean-Luc Verna, Philippe Ramette, Lionel Scoccimaro, Fréderic Claver, Sylvie Réno. J'ai aussi fait des solo shows, pour de plus jeunes artistes, sans que cela ait donné lieu à une collaboration par la suite. J'ai aussi invité Noël Dolla à Paris, mais parce qu'il me proposait un projet spécifique à mon espace d'exposition, ce qui était extrêmement stimulant. Mon plaisir, c'est de trouver un jeune artiste inconnu et de le faire découvrir au grand public. C'est ce qui s'est passé avec Karine Rougier, que j'ai exposé alors qu'elle avait seulement 23 ans. Six ans plus tard, elle est présente dans de très belles collections. On a vraiment évolué ensemble. Ca fait partie des grandes joies de ce métier. Tout galeriste ou collectionneur a envie de découvrir le "nouveau Picasso", l'artiste qui va bouleverser une partie de la création. Ce genre de quête peut paraître certes un peu égocentrique, mais ça vient d'une réelle volonté de changer les choses, même à mon petit niveau.

Ciblez-vous un public en particulier ?
Non, je ne privilégie pas un public en particulier. J'essaie de ne jamais me mettre à distance des personnes susceptibles de venir visiter la galerie et qui n'ont pas forcément une connaissance approfondie de l'art contemporain. La radicalité pour la radicalité ou pour faire partie d'un milieu "pointu" ne m'intéresse pas. Ce genre d'attitude élitiste m'ennuie, et c'est d'ailleurs encore une fois pour contrer cet ennui que j'ai décidé à moment donné de monter mes propres expositions. Faire le tour d'une exposition sans aucune piste de lecture, en ressortir sans avoir rien compris me lasse, tout comme visiter ces expositions collectives où les pièces s'entassent sans fil directeur, sans possibilité de découvrir les singularités de chaque artiste présenté.

Pour vos expositions, faites-vous parfois appel à des artistes ou curateurs extérieurs à la galerie ?
Rarement des curateurs tel qu'on l'entend, parce que je trouve qu'on leur accorde déjà beaucoup de place dans le milieu institutionnel. Par contre, il m'est parfois arrivé de proposer à des artistes que j'expose d'être commissaires d'expositions. C'est une invitation que j'ai faite à Arnaud Labelle-Rojoux par exemple pour l'exposition Arnaud Labelle-Rojoux et les maîtres du mystère. Initialement, il avait invité dix artistes. L'accrochage était modifié tous les 15 jours pour laisser place à de nouvelles œuvres et mêler les jeunes artistes à d'autres plus renommés tels que Jacques Villeglé, Raymond Pettibon, Jean Dupuy, Éric Duyckaerts, Xavier Boussiron, Philippe Mayaux… J'espère renouveler cette expérience à l'avenir. En revanche, même lorsque je laisse ces cartes blanches aux artistes, je reste toujours présent. Il faut que la proposition au sein de ma galerie corresponde à ma vision de l'art et de la création, même si l'exposition est signée par un autre que moi. En somme, il faut dialoguer, échanger, pour qu'un accrochage se déroule le mieux possible dans ce contexte d'invitation, de partage.

À ce jour, quelle est l'exposition à l'Espace À VENDRE qui a le plus compté pour vous ?
Il s'agit d'une exposition qui a eu lieu en 2008 intitulée Plus belle la vie dont le commissariat était assuré en partie par David Biard, un jeune collectionneur membre de l'ADIAF [NDLR : Association pour la Diffusion Internationale de l'Art Français]. Nous avions décidé d’exposer des œuvres issues de la collection de David. Au bout d'une heure de discussion, on s'est rendu compte que la plupart des pièces choisies abordaient le thème de la vanité. Nous en avons donc fait le sujet central de l'exposition. Nous avons montré des œuvres de Philippe Ramette, Robert Combas, Thierry Lagalla, Éric Pougeau, Kimiko Yoshida, Le Gentil Garçon, Jean-Luc Verna, Ida Tursic & Wilfried Mille… et nous avons réussi à faire venir jusqu'à Nice une trentaine de collectionneurs de l'ADIAF avec qui nous avons essayé de partager plus qu'une simple exposition. Nous leur avons par exemple, fait découvrir tous les lieux importants de la création niçoise, tels que la Villa Arson, la Station... C'est une exposition qui m'a beaucoup rapporté mais qui m'a aussi "plombé" pendant deux ans, car durant un transport, notre camion de location a "rencontré un pont" et cela m'a coûté les yeux de la tête ! En tout sens, Plus belle la vie aura marqué l'Espace À VENDRE, tant du point de vue de l'énergie dépensée pour la faire vivre, que de la réussite, et même, de l'échec qui fait partie des risques de toute galerie un peu audacieuse.

Est-il difficile de promouvoir le travail de jeunes créateurs, comme vous le faites ?
Oui, c'est difficile ! Les prises de risques sont beaucoup plus grandes qu'avec des artistes plus renommés car les retombées des expositions sont la plupart de temps imprévisibles. Quand on est une jeune galerie, c'est encore plus compliqué ! Étrangement, les galeries les plus installées et reconnues devraient se permettre de prendre plus de risque, de miser sur de jeunes artistes, mais elles ne le font presque jamais : le rendement économique prime. La conséquence, c'est que l'on voit toujours les mêmes artistes déjà connus être exposés. Les paris, ce sont les jeunes galeries qui les font et le prix à payer est parfois fort puisqu'il suffit d'une seule exposition pour "couler". Il faut donc avoir les nerfs solides et s'accrocher. Ce milieu fonctionne en un triangle fait de l'artiste, du galeriste et du collectionneur. Si ces trois parties ne sont pas réunies, ça ne peut pas marcher. Il faut donc un engagement des trois côtés. Personnellement, j'ai vraiment l'impression d'être engagé, de ne pas rechercher la facilité en n'exposant que des artistes connus, comme par exemple Ben ou Arman. Ce qui m'intéresse, c'est ce travail de fond, de recherche, de découverte. Donc, même si le métier que j'ai choisi est difficile, j'y prends beaucoup de plaisir. J'aime travailler avec ces jeunes artistes, les découvrir, évoluer avec eux.

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec Thierry Lagalla, que vous allez exposer à la galerie du 28 octobre au 3 décembre 2011 ? 
Thierry Lagalla est un des premiers artistes avec qui j'ai commencé ces projets de galeries.
Je pense que sans son regard et sa vivacité toute cette histoire n'aurait certainement pas été la même. C'est un artiste dont l'œuvre compte. Sa créativité, ses références, sa volonté d'art en font pour moi un des artistes les plus importants de la région. Son œuvre, tout en jouissant d'une liberté sans limites, joue sur grand nombre de cheminements profondément ancrés dans le réel et dans une précision d'approche de la création. Son travail est facile d'accès de prime abord et extrêmement référencé et complet quand on s'y intéresse vraiment.
Sa prochaine exposition, Vanité tout n'est que vanité production, présentera une toute nouvelle série d'œuvres peintes, dessinées, sculptées ou installées. Une grande part de ses œuvres sera liée à la notion de temps. Tout comme pour le titre de l'exposition, emprunté au livre hébraïque L'ecclésiaste, de grands noms de la philosophie ou de l'art seront évoqués dans son travail. Cet accrochage sera pour la galerie une nouvelle occasion de faire revisiter  l'histoire de l'art et de la vie dans tous ses états.

Quels sont vos projets à l'Espace  À VENDRE et la galerie Le Cabinet ?
À Nice, Thierry Lagalla fera voyager Vanité tout n'est que vanité production au sein d’un autre lieu niçois tout près de la galerie. Ensuite, une exposition de groupe est prévue, reprenant La ligne (2010) où des œuvres de petit format de différents artistes, de la galerie ou pas, seront exposées de façon linéaire. Pour 2012, je prépare un projet autour de la peinture. Je vais faire appel à beaucoup d'artistes extérieurs à la galerie, dont certains avec qui je n'ai jamais travaillé. Dans l'année, j'aimerais inviter le Projet Diligence, une structure d'art contemporain nomade ayant vu le jour à Nice et actuellement basée à Bruxelles, autour d'un projet monumental à l'intérieur de la galerie, mais rien n'est encore fixé.
À Paris, à la Galerie Le Cabinet, j'exposerai Karine Rougier à partir du 15 octobre au moment de la Fiac pour organiser ensuite une exposition collective.
Hors les murs, les galeries participeront à la foire Slick, sous la forme d’un solo show de Thierry Lagalla. Et pour le reste, c'est encore en pourparlers !
  


Thierry Lagalla
Vanité, tout n'est que vanité production
Du 28 octobre au 3 décembre 2011

GALERIE ESPACE À VENDRE
2 rue Vernier - 06000 Nice

Crédits images :
01 / Ciel à la verticale, 2011, mesclun sur papier. © Thierry Lagalla / Courtesy Espace A VENDRE
02 / Vanité sortant de l'oeuf, 2009, 50 x 50 cm, aquarelle et crayon sur papier. © Thierry Lagalla / Courtesy Espace A VENDRE
  
  
 

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