En rejoignant Mircea Cantor chez un torréfacteur et en l'y voyant nous commander deux thés, j'aurais déjà dû me douter qu'il allait y avoir quelque chose de décalé dans cette entrevue. C’est en effet placé sous le signe du serpent, dans un art certain de l'esquive et de la fuite, qu'il va tenter de contourner méthodiquement chacune de mes interrogations, refusant par principe, parfois blasé, parfois amusé, le cadre même de l'interview. Il ne s’agit pas pour lui d’une forme de parade intellectuelle, mais véritablement d'un refus de la simplification et du bavardage. Au fil de notre entretien et des ses acrobaties pour ne pas y répondre, je comprends que rien ne le rebuterait plus que de me voir détourner ses propos pour les loger dans cette introduction en une série de mots-clés un peu vains, tels que "Lauréat du prix Marcel Duchamp", "Artiste poétique et politique" qui à peine écrits sont déjà galvaudés et réduisent une œuvre en trois lignes. Certes, voir Cantor réclamer le silence, ou mieux, m'inviter à un dialogue ouvert plutôt qu'au déploiement d’un discours d’avance millimétré est chose fascinante, mais est aussi une entreprise périlleuse à tenir. Je me risque donc à poser puis improviser bon gré mal gré mes questions à cet artiste dont l'oeuvre consiste justement à résister. Tout se joue alors en filigrane, dans les pauses entre deux paroles, dans ses remarques et reformulations, dans ses éclats de rires inattendus et ses soupirs dépités, mais au final, hors des sentiers battus. En ce sens, cet échange en forme de fugue est étrangement réussi.
Tu dis "Vivre et travailler sur terre". Qu'est-ce que cela signifie exactement ? Est-ce une façon idéale, presque utopique, de te définir ?
Je dis que je travaille sur terre parce que je pense qu'aujourd'hui avec tous les possibilités de communications que l'on a, il faut plus être attentif aux rencontres que l'on fait qu'à son passeport. On parle d'avenir, de voyages sur Mars, et paradoxalement, on est toujours en train de montrer du doigt de quelle nationalité nous sommes. Je ne veux pas dire que je renie ma nationalité, que je n'aime pas la Roumanie ou la France, mais c'est une façon de m'efforcer d'aller plus en profondeur dans ma rencontre avec l'autre, de ne pas m'étiqueter avec des phrases telles que "Il vit et travaille à Paris".
D’origine Roumaine, tu es venu en France pour intégrer le post-diplôme des de l’ERBAN de Nantes. Pourquoi as-tu décidé de rester ensuite en France, qui a pourtant la réputation de ne pas être une terre fertile en matière d'art contemporain ?
Je ne sais pas. Peut-être simplement parce que je parle français et que j'adore Paris, où le niveau de culture est très spécial, n'a rien à voir avec les autres capitales européennes. Pour moi c'est un grand atout. Ensuite être en France me laisse la possibilité de beaucoup voyager, d'aller de New-York à Berlin assez facilement.
On dit souvent que ton travail est à la fois politique et poétique. Or, le sens de ces mots est tellement vaste que ces derniers ne définissent plus grand chose. Peux-tu donc me donner une interprétation plus personnelle de ton travail ?
Lorsque nous avons monté le communiqué de presse du Crédac, Claire Le Restif, la directrice, a rédigé une sorte de statement : "Le travail de Mircea Cantor se base sur trois piliers : éthique, esthétique et mysticisme." Elle m'a demandé si j'acceptais que l'on utilise ces trois termes. Je lui ai répondu qu'il était vrai que j'avais une façon très spirituelle d'aborder l'art et le monde, mais que les trois termes qu'elle souhaitait faire imprimer allaient devenir des sortes de tiroirs, de cases où les gens, les critiques surtout, allaient me catégoriser par la suite, surtout dans le contexte français qui est très "décortiquant", "déconstructif". De toute façon, peu importe les mots, ce qui est sûr c'est que ceux-ci empêchent d'aller chercher le sens en profondeur. Quand on utilise ces termes, on a l'impression, presque la certitude d'avoir tout compris, d'avoir saisi tout ce qui se passait au sein d'une oeuvre. Bien évidemment, c'est faux ! Au contraire, ça dénote une certaine dose de superficialité, de paresse intellectuelle. Ca signifie se contenter de chercher à survoler le travail plutôt que rencontrer l'artiste.
Mais s'il fallait vraiment résumer les choses, car on ne peut jamais se passer des mots bien longtemps, tu le ferais comment ?
Je suis artiste ! Se définir comme artiste, c'est déjà un poids tellement lourd qu'il ne faut pas ajouter des adjectifs à ce mot. Artiste poétique, artiste politique, peu importe ! Essayons déjà de savoir ce que c'est, l'art, de comprendre le sens ultime de ce terme. Etre artiste, c'est une grande responsabilité, c'est une façon presque pesante de définir la position que l'on occupe dans le monde. Les médias, la presse particulièrement, sont souvent superficiels. Les médias semblent penser que les gens sont bêtes. C'est même là leur principal a priori. Il faudrait donc tout simplifier pour que l'on saisisse tout immédiatement, pour adhérer avec cette ère de vitesse dans laquelle nous vivons. Prenons par exemple Picasso, superstar des médias s'il en est. Examinons ce qu'il a fait, du début à la fin de sa carrière. On ne va pas dire qu'il était un artiste politique simplement parce qu'il a peint Guernica, ou artiste de salon ou du dimanche parce qu'il faisait des natures mortes et des portraits. Son oeuvre va bien sûr au-delà de tout ça. Il faudrait que la presse, écrite ou pas, soit plus courageuse, qu'elle tente de moins simplifier les oeuvres, car si la simplification part du pic de la pyramide que représentent les médias, tout le reste, tout ce qui est en-dessous, s'effondre, se délite irrémédiablement.
Empreinte, trace et disparition font partie de tes thématiques récurrentes, comme par exemple au sein des pièces Unpredictible future, où ce titre est tracé au doigt sur une vitre embuée, ou Seven Future Gifts qui sont de gigantesques paquets cadeaux vides, seulement matérialisés par des noeuds en béton. Comment parviens-tu à fixer de façon plastique ces manifestations, par définition fragiles et fugaces ?
Comme ça ! (rires) Je ne sais pas si je les fixe. Je pense qu'elles vont se fixer au moment de la rencontre avec le public. C'est cette façon-là de fixer qui est réellement intéressante. Il ne s'agit pas de pérenniser de facto.
Il est souvent question du ciel dans tes oeuvres : il se reflète dans les pancartes en miroirs des manifestants de la vidéo The landscape is changing ; il prend la forme d’un arc-en-ciel naïf dans Rainbow, il s’écrit à la bougie sur les plafond de Ciel variable. Quelle signification donnes-tu à ces différents ciels ?
Je ne sais pas.
Il y a tout de même quelque chose d'assez atmosphérique dans tout ceci, non ?
Atmosphérique… "L'artiste atmosphérique", voilà une nouvelle catégorie ! Pour te répondre, je pense que j'aspire à l'impalpable. Mais au fond, je ne sais pas. Il me semble que ce ciel est simplement une sorte de contrepoids.
Tu déclines certains éléments, tels que les avions hameçonnés des Fishing flies en les présentant différemment au fil des pièces et des expositions. Selon toi, les formes sont intéressantes lorsqu'elles deviennent instables, mouvantes ?
(long silence) C'est important, mais en même temps ça n'obéit qu'à une certaine forme de nécessité. L'instabilité n'est pas une chose que je recherche, c'est au contraire très intuitif. C'est là tout l'intérêt d'être artiste, de chercher à ressentir à un certain moment qu'une certaine forme a besoin d'une certaine taille pour exister, par rapport à l'espace, par rapport au message, par rapport aux choses qui l'environnent.
C'est donc une façon de s'adapter aux lieux que tu investis ?
C'est plutôt une façon d'adapter l'esprit !
Tu utilises aussi bien des matériaux dits "pauvres" (empreintes digitales composant tes dessins de fils barbelés, canettes de soda dans Fishing flies, etc.) que d'autres dits "nobles", tel que l'or que l'on retrouve par touches dans plusieurs de tes pièces. Comment choisis-tu ces matériaux ? Ont t-il un dénominateur commun malgré leur apparente hétérogénéité ?
Je pense que chaque matériau a un certain message, et que c'est sa nature qui définit ce message. Ensuite, tout dépend de ce que je fais avec tout ça, comment j'assemble ces matériaux et donc ces messages. Si par exemple j'avais réalisé ma porte en or (NDLR : Arc de triomphe, pièce datant de 2008 et inspirée des grandes portes de propriétés en bois sculptées, que l'artiste a doré à la feuille et dont les motifs traditionnels ont été remplacés par des dessins reprenant le motif elliptique du code génétique) uniquement avec du bois, ça n'aurait pas eu le même impact, ç'aurait été juste une pièce ethnographique : du bois vieillissant avec le temps. L'or apporte ici un troisième élément : il y a la porte en tant que telle, les dessins et l'or. Ce troisième élément est aussi présent au sein d'une pièce comme Fishing Flies que je présente au Crédac, même si là ce troisième élément n'est pas de l'or : il s'agit d'un avion, constitué de barils d'essence et attaché à un immense hameçon. J'aurais pu me contenter de n'assembler que des barils, basta cosi. Mais en ajoutant un hameçon, j'ai vraiment l'impression de modifier totalement la signification et donc la portée de ma pièce. L'avion ne discourt plus seulement avec les barils d'essence mais devient un leurre. Utiliser des matériaux, ça n'est rien d'autre que les mettre en symbiose et en jouer. Ca devient un processus pour créer des messages.
Chaque matériau est donc comme l'un des éléments d'une grammaire ?
Exactement. C'est comme une poésie (zut, j'ai dit « poésie » !). Ou plutôt, pour jouer à « l'artiste gastronomique », c'est comme un plat. Quand on cuisine un plat, on sait combien de temps on doit le laisser cuire, quelle quantité de tel ingrédient on doit mettre, à quel moment on doit l'ajouter, etc. Mais ça ne s'arrête pas là, il faut ensuite savoir comment le servir, avec quelles assiettes, dans quel plat. C'est tout un art, pour utiliser une expression toute faite. Un art de la composition. Je trouve qu'aujourd'hui, cet art de la composition, surtout dans les écoles de beaux-arts, est un peu oublié.
Justement, tu « composes » souvent à partir d'idées d’enfermement, de restriction, que ce soit à l’aide de fils barbelés ou de cages gigognes enfermant deux paons dans l’installation The need of uncertainty. Que cherches-tu à pointer du doigt au travers de ces différentes formes d'interdiction ?
Je préfère à l'expression « restriction » celle de « signal d'alarme », par rapport à ce qui se passe autour de nous, par rapport à nos propres vies. L'idée d'aller vers l'autre en ayant des préjugés est déjà une forme d'enfermement, une barrière. L'entretien que nous avons maintenant tous les deux est assez représentatif : tu es venue avec des questions déjà toutes prêtes, écrites, « pré-posées ». C'est une façon de venir en étant fermée à la discussion, à la découverte. J'aurais préféré que tu viennes en te disant que tu étais curieuse de savoir qui j'étais et que l'on parle très ouvertement, que l'on discute sans savoir quelle forme tout cela va avoir, où tout cela va mener. C'est très symptomatique d'une forme d'auto-restriction qui fait hélas partie de nos vies. C'est pour ça que je tire ces signaux d'alarme. Ce que je veux savoir, c'est comment aller au-delà de ces restrictions, de ces paradoxes, pour produire ou aller vers des choses et des formes intéressantes.
Dans la vidéo I decided not to save the world (2011), ton fils dit qu'il a décidé de ne pas sauver le monde. Est-ce ta façon de nous dire qu'un art politique n'a pas nécessairement besoin d’être contestataire ?
« Art politique » (rire presque consterné) ! Comment reformulerais-tu ta question de façon à ôter cette expression ?
Comment est venue cette phrase, et pourquoi est-elle restée dans ton oeuvre ? Pourquoi l'avoir gardée ?
Parce tous les jours on trouve cette volonté, qui a d'ailleurs mené à des désastres, de vouloir sauver le monde. Mais au nom de quoi ?! Tous les jours des gens essaient de faire ça, de sauver le monde, politiquement, économiquement, socialement, écologiquement, etc. En fait, je me rends compte que vouloir faire ça nous prive de notre propre liberté, nous engage dans un courant qui ne fait pas partie de notre nature, de notre volonté intrinsèques. Tout ceci est une question de volonté et cette vidéo le dit bien : non, je n'ai pas décidé de sauver le monde. Ces « je » et « décidé » veulent bien dire que j'ai choisi pour moi et seulement moi. Comme disait Thoreau, « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.* » Que ce soit un enfant qui dise cette phrase dans la vidéo est encore mieux, car, c'est bien connu, « La vérité sort de la bouche des enfants ». Avec l'âge, les gens ont tendance à se cristalliser. Or, avoir un enfant ne laisse absolument pas le temps de se cristalliser. En ce sens, mon fils est une sorte de Muse. Il m'inspire énormément. Cette phrase que mon fils dit dans la vidéo I decided not to save the world est venue de discutions que j'ai eu avec Gabriela (NDLR : Gabriela Vanga, la compagne de Mircea Cantor qui est elle aussi artiste). On s'imaginait un dirigeant politique énonçant cette phrase lors d'un discours aux Nations Unies. Ca serait grave, lourd de sens et de conséquences, et en même temps, finalement ça ne serait qu'une personne qui se déresponsabilise.
Vertical attempt est une vidéo d'une seconde qui met en scène une fois de plus ton fils essayant de couper aux ciseaux le filet d'eau sortant d'un robinet de cuisine. En la visionnant, je me demandais quelle place tu accordes à l'improvisation et à la mise en scène.
Aucune. Ca n'a pas d'importance. (Il prend mon téléphone) Je n'ai pas besoin de savoir de quoi est fait ce téléphone. Je sais simplement qu'avec je peux communiquer, faire des photos ou vidéos et c'est largement suffisant.
En octobre 2011, tu remportes le Prix Marcel Duchamp. Tu exposeras donc en octobre 2012 au Centre Pompidou. Songes-tu déjà ce que tu vas y présenter ?
Aucune idée. Pour le moment, je pense plus à toutes les expositions que je suis en train de préparer : le 3 mars, j'en inaugure une au Museum of the Moving Images de New York, une autre une qui commencera le 16 mars à Rome, au Museo d'Arte Contemporanea di Roma (MACRO) ; enfin, à partir du 12 mai je participe à une exposition collective au S.M.A.K. à Gand. Après avoir plannifié tout ça, je penserai à l'exposition du Prix Marcel Duchamp !
* Henry David Thoreau, La désobéissance civile, 1894
Tu dis "Vivre et travailler sur terre". Qu'est-ce que cela signifie exactement ? Est-ce une façon idéale, presque utopique, de te définir ?
Je dis que je travaille sur terre parce que je pense qu'aujourd'hui avec tous les possibilités de communications que l'on a, il faut plus être attentif aux rencontres que l'on fait qu'à son passeport. On parle d'avenir, de voyages sur Mars, et paradoxalement, on est toujours en train de montrer du doigt de quelle nationalité nous sommes. Je ne veux pas dire que je renie ma nationalité, que je n'aime pas la Roumanie ou la France, mais c'est une façon de m'efforcer d'aller plus en profondeur dans ma rencontre avec l'autre, de ne pas m'étiqueter avec des phrases telles que "Il vit et travaille à Paris".
D’origine Roumaine, tu es venu en France pour intégrer le post-diplôme des de l’ERBAN de Nantes. Pourquoi as-tu décidé de rester ensuite en France, qui a pourtant la réputation de ne pas être une terre fertile en matière d'art contemporain ?
Je ne sais pas. Peut-être simplement parce que je parle français et que j'adore Paris, où le niveau de culture est très spécial, n'a rien à voir avec les autres capitales européennes. Pour moi c'est un grand atout. Ensuite être en France me laisse la possibilité de beaucoup voyager, d'aller de New-York à Berlin assez facilement.
On dit souvent que ton travail est à la fois politique et poétique. Or, le sens de ces mots est tellement vaste que ces derniers ne définissent plus grand chose. Peux-tu donc me donner une interprétation plus personnelle de ton travail ?
Lorsque nous avons monté le communiqué de presse du Crédac, Claire Le Restif, la directrice, a rédigé une sorte de statement : "Le travail de Mircea Cantor se base sur trois piliers : éthique, esthétique et mysticisme." Elle m'a demandé si j'acceptais que l'on utilise ces trois termes. Je lui ai répondu qu'il était vrai que j'avais une façon très spirituelle d'aborder l'art et le monde, mais que les trois termes qu'elle souhaitait faire imprimer allaient devenir des sortes de tiroirs, de cases où les gens, les critiques surtout, allaient me catégoriser par la suite, surtout dans le contexte français qui est très "décortiquant", "déconstructif". De toute façon, peu importe les mots, ce qui est sûr c'est que ceux-ci empêchent d'aller chercher le sens en profondeur. Quand on utilise ces termes, on a l'impression, presque la certitude d'avoir tout compris, d'avoir saisi tout ce qui se passait au sein d'une oeuvre. Bien évidemment, c'est faux ! Au contraire, ça dénote une certaine dose de superficialité, de paresse intellectuelle. Ca signifie se contenter de chercher à survoler le travail plutôt que rencontrer l'artiste.
Mais s'il fallait vraiment résumer les choses, car on ne peut jamais se passer des mots bien longtemps, tu le ferais comment ?
Je suis artiste ! Se définir comme artiste, c'est déjà un poids tellement lourd qu'il ne faut pas ajouter des adjectifs à ce mot. Artiste poétique, artiste politique, peu importe ! Essayons déjà de savoir ce que c'est, l'art, de comprendre le sens ultime de ce terme. Etre artiste, c'est une grande responsabilité, c'est une façon presque pesante de définir la position que l'on occupe dans le monde. Les médias, la presse particulièrement, sont souvent superficiels. Les médias semblent penser que les gens sont bêtes. C'est même là leur principal a priori. Il faudrait donc tout simplifier pour que l'on saisisse tout immédiatement, pour adhérer avec cette ère de vitesse dans laquelle nous vivons. Prenons par exemple Picasso, superstar des médias s'il en est. Examinons ce qu'il a fait, du début à la fin de sa carrière. On ne va pas dire qu'il était un artiste politique simplement parce qu'il a peint Guernica, ou artiste de salon ou du dimanche parce qu'il faisait des natures mortes et des portraits. Son oeuvre va bien sûr au-delà de tout ça. Il faudrait que la presse, écrite ou pas, soit plus courageuse, qu'elle tente de moins simplifier les oeuvres, car si la simplification part du pic de la pyramide que représentent les médias, tout le reste, tout ce qui est en-dessous, s'effondre, se délite irrémédiablement.
Empreinte, trace et disparition font partie de tes thématiques récurrentes, comme par exemple au sein des pièces Unpredictible future, où ce titre est tracé au doigt sur une vitre embuée, ou Seven Future Gifts qui sont de gigantesques paquets cadeaux vides, seulement matérialisés par des noeuds en béton. Comment parviens-tu à fixer de façon plastique ces manifestations, par définition fragiles et fugaces ?
Comme ça ! (rires) Je ne sais pas si je les fixe. Je pense qu'elles vont se fixer au moment de la rencontre avec le public. C'est cette façon-là de fixer qui est réellement intéressante. Il ne s'agit pas de pérenniser de facto.
Il est souvent question du ciel dans tes oeuvres : il se reflète dans les pancartes en miroirs des manifestants de la vidéo The landscape is changing ; il prend la forme d’un arc-en-ciel naïf dans Rainbow, il s’écrit à la bougie sur les plafond de Ciel variable. Quelle signification donnes-tu à ces différents ciels ?
Je ne sais pas.
Il y a tout de même quelque chose d'assez atmosphérique dans tout ceci, non ?
Atmosphérique… "L'artiste atmosphérique", voilà une nouvelle catégorie ! Pour te répondre, je pense que j'aspire à l'impalpable. Mais au fond, je ne sais pas. Il me semble que ce ciel est simplement une sorte de contrepoids.
Tu déclines certains éléments, tels que les avions hameçonnés des Fishing flies en les présentant différemment au fil des pièces et des expositions. Selon toi, les formes sont intéressantes lorsqu'elles deviennent instables, mouvantes ?
(long silence) C'est important, mais en même temps ça n'obéit qu'à une certaine forme de nécessité. L'instabilité n'est pas une chose que je recherche, c'est au contraire très intuitif. C'est là tout l'intérêt d'être artiste, de chercher à ressentir à un certain moment qu'une certaine forme a besoin d'une certaine taille pour exister, par rapport à l'espace, par rapport au message, par rapport aux choses qui l'environnent.
C'est donc une façon de s'adapter aux lieux que tu investis ?
C'est plutôt une façon d'adapter l'esprit !
Tu utilises aussi bien des matériaux dits "pauvres" (empreintes digitales composant tes dessins de fils barbelés, canettes de soda dans Fishing flies, etc.) que d'autres dits "nobles", tel que l'or que l'on retrouve par touches dans plusieurs de tes pièces. Comment choisis-tu ces matériaux ? Ont t-il un dénominateur commun malgré leur apparente hétérogénéité ?
Je pense que chaque matériau a un certain message, et que c'est sa nature qui définit ce message. Ensuite, tout dépend de ce que je fais avec tout ça, comment j'assemble ces matériaux et donc ces messages. Si par exemple j'avais réalisé ma porte en or (NDLR : Arc de triomphe, pièce datant de 2008 et inspirée des grandes portes de propriétés en bois sculptées, que l'artiste a doré à la feuille et dont les motifs traditionnels ont été remplacés par des dessins reprenant le motif elliptique du code génétique) uniquement avec du bois, ça n'aurait pas eu le même impact, ç'aurait été juste une pièce ethnographique : du bois vieillissant avec le temps. L'or apporte ici un troisième élément : il y a la porte en tant que telle, les dessins et l'or. Ce troisième élément est aussi présent au sein d'une pièce comme Fishing Flies que je présente au Crédac, même si là ce troisième élément n'est pas de l'or : il s'agit d'un avion, constitué de barils d'essence et attaché à un immense hameçon. J'aurais pu me contenter de n'assembler que des barils, basta cosi. Mais en ajoutant un hameçon, j'ai vraiment l'impression de modifier totalement la signification et donc la portée de ma pièce. L'avion ne discourt plus seulement avec les barils d'essence mais devient un leurre. Utiliser des matériaux, ça n'est rien d'autre que les mettre en symbiose et en jouer. Ca devient un processus pour créer des messages.
Chaque matériau est donc comme l'un des éléments d'une grammaire ?
Exactement. C'est comme une poésie (zut, j'ai dit « poésie » !). Ou plutôt, pour jouer à « l'artiste gastronomique », c'est comme un plat. Quand on cuisine un plat, on sait combien de temps on doit le laisser cuire, quelle quantité de tel ingrédient on doit mettre, à quel moment on doit l'ajouter, etc. Mais ça ne s'arrête pas là, il faut ensuite savoir comment le servir, avec quelles assiettes, dans quel plat. C'est tout un art, pour utiliser une expression toute faite. Un art de la composition. Je trouve qu'aujourd'hui, cet art de la composition, surtout dans les écoles de beaux-arts, est un peu oublié.
Justement, tu « composes » souvent à partir d'idées d’enfermement, de restriction, que ce soit à l’aide de fils barbelés ou de cages gigognes enfermant deux paons dans l’installation The need of uncertainty. Que cherches-tu à pointer du doigt au travers de ces différentes formes d'interdiction ?
Je préfère à l'expression « restriction » celle de « signal d'alarme », par rapport à ce qui se passe autour de nous, par rapport à nos propres vies. L'idée d'aller vers l'autre en ayant des préjugés est déjà une forme d'enfermement, une barrière. L'entretien que nous avons maintenant tous les deux est assez représentatif : tu es venue avec des questions déjà toutes prêtes, écrites, « pré-posées ». C'est une façon de venir en étant fermée à la discussion, à la découverte. J'aurais préféré que tu viennes en te disant que tu étais curieuse de savoir qui j'étais et que l'on parle très ouvertement, que l'on discute sans savoir quelle forme tout cela va avoir, où tout cela va mener. C'est très symptomatique d'une forme d'auto-restriction qui fait hélas partie de nos vies. C'est pour ça que je tire ces signaux d'alarme. Ce que je veux savoir, c'est comment aller au-delà de ces restrictions, de ces paradoxes, pour produire ou aller vers des choses et des formes intéressantes.
Dans la vidéo I decided not to save the world (2011), ton fils dit qu'il a décidé de ne pas sauver le monde. Est-ce ta façon de nous dire qu'un art politique n'a pas nécessairement besoin d’être contestataire ?
« Art politique » (rire presque consterné) ! Comment reformulerais-tu ta question de façon à ôter cette expression ?
Comment est venue cette phrase, et pourquoi est-elle restée dans ton oeuvre ? Pourquoi l'avoir gardée ?
Parce tous les jours on trouve cette volonté, qui a d'ailleurs mené à des désastres, de vouloir sauver le monde. Mais au nom de quoi ?! Tous les jours des gens essaient de faire ça, de sauver le monde, politiquement, économiquement, socialement, écologiquement, etc. En fait, je me rends compte que vouloir faire ça nous prive de notre propre liberté, nous engage dans un courant qui ne fait pas partie de notre nature, de notre volonté intrinsèques. Tout ceci est une question de volonté et cette vidéo le dit bien : non, je n'ai pas décidé de sauver le monde. Ces « je » et « décidé » veulent bien dire que j'ai choisi pour moi et seulement moi. Comme disait Thoreau, « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins.* » Que ce soit un enfant qui dise cette phrase dans la vidéo est encore mieux, car, c'est bien connu, « La vérité sort de la bouche des enfants ». Avec l'âge, les gens ont tendance à se cristalliser. Or, avoir un enfant ne laisse absolument pas le temps de se cristalliser. En ce sens, mon fils est une sorte de Muse. Il m'inspire énormément. Cette phrase que mon fils dit dans la vidéo I decided not to save the world est venue de discutions que j'ai eu avec Gabriela (NDLR : Gabriela Vanga, la compagne de Mircea Cantor qui est elle aussi artiste). On s'imaginait un dirigeant politique énonçant cette phrase lors d'un discours aux Nations Unies. Ca serait grave, lourd de sens et de conséquences, et en même temps, finalement ça ne serait qu'une personne qui se déresponsabilise.
Vertical attempt est une vidéo d'une seconde qui met en scène une fois de plus ton fils essayant de couper aux ciseaux le filet d'eau sortant d'un robinet de cuisine. En la visionnant, je me demandais quelle place tu accordes à l'improvisation et à la mise en scène.
Aucune. Ca n'a pas d'importance. (Il prend mon téléphone) Je n'ai pas besoin de savoir de quoi est fait ce téléphone. Je sais simplement qu'avec je peux communiquer, faire des photos ou vidéos et c'est largement suffisant.
En octobre 2011, tu remportes le Prix Marcel Duchamp. Tu exposeras donc en octobre 2012 au Centre Pompidou. Songes-tu déjà ce que tu vas y présenter ?
Aucune idée. Pour le moment, je pense plus à toutes les expositions que je suis en train de préparer : le 3 mars, j'en inaugure une au Museum of the Moving Images de New York, une autre une qui commencera le 16 mars à Rome, au Museo d'Arte Contemporanea di Roma (MACRO) ; enfin, à partir du 12 mai je participe à une exposition collective au S.M.A.K. à Gand. Après avoir plannifié tout ça, je penserai à l'exposition du Prix Marcel Duchamp !
* Henry David Thoreau, La désobéissance civile, 1894
Mircea Cantor
Restless : films and other works by Mircea Cantor, Museum of the Moving Images, New York, du 3 mars au 6 mai 2012
Sic transit gloria mundi, MACRO, Rome, du 16 mars au 6 mai 2012
TRACK, S.M.A.K., Gand, du 12 mai au 16 septmebre 2012
Restless : films and other works by Mircea Cantor, Museum of the Moving Images, New York, du 3 mars au 6 mai 2012
Sic transit gloria mundi, MACRO, Rome, du 16 mars au 6 mai 2012
TRACK, S.M.A.K., Gand, du 12 mai au 16 septmebre 2012
Crédit images :
01/ Portrait de Mircea Cantor par Gabriela Vanga
02/ Mircea Cantor, Arc de triomphe, 2008, chêne, feuilles d'or 24 carat, 640 x 416 x 130 cm, courtesy Yvon Lambert Paris
01/ Portrait de Mircea Cantor par Gabriela Vanga
02/ Mircea Cantor, Arc de triomphe, 2008, chêne, feuilles d'or 24 carat, 640 x 416 x 130 cm, courtesy Yvon Lambert Paris


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